Pauline, directrice de Singa Nantes

Peux-tu te présenter ?

Je m’appelle Pauline, j’ai 35 ans. D’un point de vue professionnel, je fais partie de Singa Nantes que je dirige et que je développe. Depuis l’âge de 15 ans, j’ai toujours eu beaucoup d’engagements associatifs. Sur mon temps libre, j’adore faire des randos, regrouper et mélanger mes amis, organiser des rencontres, bouquiner, beaucoup. Je suis assez introvertie, j’aime bien avoir mes moments à moi.

Concernant mon parcours, j’ai commencé par faire un institut d’études politiques, à Aix en Provence. A la fin du cursus, j’hésitais entre un master en droit des étrangers, ou me spécialiser dans la responsabilité sociétale des entreprises. Je revenais d’une année de volontariat en Australie, pour Amnesty International où j’accompagnais des demandeurs d’asile. J’avais adoré cette expérience. Mais j’ai finalement choisi la RSE, je ne sais pas pourquoi (rires). J’ai ensuite travaillé pour un réseau qui regroupait des grosses boîtes autour des stratégies de développement durable. C’était un réseau plutôt orienté marketing / digital, mais qui avait compris que la RSE était un sujet et ils avaient créé un club des professionnels, avec des personnes comme Fabrice Bonnifet, qui était déjà directeur développement durable chez Bouygues, et d’autres entreprises comme la SNCF, la Poste, …

J’ai démissionné au bout de 3 ans, il me manquait quelque chose. J’étais par ailleurs engagée sur un certain nombre de sujets sociaux. J’ai été recrutée à l’Avise, une agence d’accompagnement à l’économie sociale et solidaire. J’ai adoré les personnes, que ce soit en termes d’engagement professionnel ou personnel, et la structure elle-même. Je travaillais sur l’accompagnement des conseils régionaux sur leurs politiques ESS, sur des missions de partage d’expérience et de plaidoyer, en lien avec l’association des régions de France. C’était très intéressant. Puis j’ai eu une mission d’accompagnement au changement d’échelle des entreprises sociales, notamment sur les questions de vieillissement. Ça m’a beaucoup plu, mais j’étais plutôt éloignée de la notion d’impact. Je suis ensuite partie deux ans en Colombie puis en Martinique.

J’ai suivi l’aventure de Singa depuis le début, à Paris je participais à des événements organisés par l’association. Quand j’étais en Martinique, j’avais contacté l’un des co-fondateurs pour monter un petit Singa sur place, puis de retour à Paris, j’ai rédigé un guide sur les initiatives solidaires à Paris, pour lequel j’ai interviewé des personnes de Singa. Quand j’ai quitté Paris, j’ai contacté l’une de mes connaissances de l’IEP qui était administratrice de l’association pour lui dire que j’étais intéressée par le fait de monter le projet à Nantes. Dans un premier temps, ça n’a rien donné.

A Nantes, j’ai travaillé aux Ecossolies, un réseau de l’économie sociale et solidaire. Au contact du réseau associatif local, je continuais à être étonnée de l’absence de Singa sur le territoire, alors que Nantes était une ville d’accueil avec des besoins, une énergie qui aurait pu être mise au profit de la rencontre multiculturelle. Quand j’ai quitté les Ecossolies, j’avais dit à l’une de mes collègues de me prévenir si elle voyait passer une personne qui avait l’envie de créer Singa à Nantes. Deux mois après, elle m’a appelée pour me dire que le projet se lançait, et l’aventure a commencé.

Peux-tu m’en dire plus sur Singa, et sur l’antenne de Nantes ?

Singa signifie « lien » en lingala, une langue bantoue parlée au Congo. Le lien est au cœur du projet de Singa : comment créer la rencontre entre des personnes nouvellement arrivées dans un pays, et les personnes membres de cette société d’accueil ? Le projet est parti de la volonté de trois jeunes, Alice, Guillaume et Nathanaël qui avaient envie, dans leur quotidien, de ne pas être uniquement entourés de personnes qui avaient fait les mêmes études, du même âge, avec le même parcours. Ils avaient une envie d’ouverture à l’autre. Ils en ont fait un projet hyper joyeux, hyper positif.

Les sept ou huit premières années, il y a eu un développement spontané du projet mais qui a permis à de nombreux bénévoles de développer des antennes Singa en local, que ce soit en Europe, au Canada, en Afrique du nord, avec des réalités très différentes : des équipes salariées, des bénévoles, des activités différentes, … Par exemple à Montréal, l’équipe a participé à la tenue d’un restaurant. 

Singa s’est ensuite structuré autour de 3 grands projets, par rapport aux besoins constatés : le premier, un programme lié à la communauté avec la création de lien à travers des ateliers culturels, artistiques, sportifs, … Ensuite, un parcours sur l’entrepreneuriat, pour répondre à l’envie des personnes manifestant un désir d’entreprendre, soit parce qu’elles entreprenaient déjà dans leur pays d’origine, soit parce qu’elles souffraient d’un fort déclassement sur le marché du travail, et avaient donc l’envie d’entreprendre pour faire leur place de cette manière. Le parcours d’incubation de Singa propose d’accompagner à la fois des nouveaux arrivants mais aussi des personnes locales qui montent des projets en lien avec l’accueil, l’inclusion, les migrations. Et pour finir, un programme d’accueil où chacun peut accueillir une personne chez soi pendant 6 mois, avec un accompagnement spécifique de la personne accueillante et de la personne accueillie. Et il y a certainement d’autres programmes qui vont arriver car cela n’arrête jamais (rires).

Singa est aujourd’hui un grand mouvement international qui est présent dans une dizaine de pays. En France, on est présents dans 8 villes, avec des antennes autonomes. Et il y a une association nationale, Singa Global, qui a un rôle d’accompagnement vis-à-vis des antennes et qui s’assure de la conformité de nos actions avec nos valeurs.

Qu’est-ce qui a motivé ton choix initial de t’engager auprès de Singa ? Quelles sont tes convictions / valeurs qui sous-tendent ce choix ?

Plusieurs de mes engagements personnels étaient orientés vers la défense des droits et l’accompagnement des personnes migrantes, j’ai été bénévole à la Cimade, à Amnesty International, et il y a eu le projet en Australie. Professionnellement parlant et dans ma formation, je me suis toujours dit que si on veut changer les choses, c’est l’économie qui est le principal levier pour le faire. Avec par ailleurs, une appétence pour monter des projets.

Donc Singa, dont le projet est d’accompagner des personnes nouvellement arrivées en France à monter des projets, et à changer le monde par l’économie, c’était absolument parfait ! Avec en plus cet état d’esprit très joyeux, sans regard misérabiliste porté sur la personne « bénéficiaire », un terme qu’on n’utilise pas, justement.

Je n’ai finalement pas l’impression d’être particulièrement intéressée par les migrations, j’ai le sentiment que ce qui m’intéresse, c’est la rencontre, la façon dont on se rencontre. On se marre souvent beaucoup plus quand on est différent de la personne avec laquelle on discute. On rigole de nos différences, il y a des incompréhensions, on découvre d’autres cultures, d’autres pratiques. Je trouve ça joyeux et intéressant. Comme nous, on peut aller à l’étranger, d’autres personnes peuvent venir chez nous, quelles que soient les raisons. Je trouve ça très naturel, d’accueillir, et cette forme de réciprocité.

Quelle importance joue le collectif dans ce projet, et notamment à Nantes ?

Au début du projet nantais, on était deux, mais je me suis rapidement retrouvée seule, donc la dimension collective a d’abord été plutôt absente. Et puis j’ai commencé à mobiliser, d’abord mes potes à qui je parlais des projets accompagnés. Le collectif s’est créé de manière hyper naturelle, en fédérant les énergies, j’adore ça. Aujourd’hui, on est une équipe de sept personnes dont deux volontaires en service civique, donc il faut déjà animer ce collectif-là, ces énergies complémentaires. On a des bénévoles qui interviennent sur des sujets variés : de la sensibilisation à l’entrepreneuriat, de la vente en boutique, de l’appui aux entrepreneurs sur le principe du mentorat. Et on a des administrateurs très investis.

Ce que j’apprécie tout particulièrement, c’est que ce collectif est de plus en plus à l’image de Singa : on a de plus en plus de bénévoles qui sont de nouveaux arrivants, notamment à la boutique, et c’est vraiment ce qu’on veut faire. Chez Singa, on parle plus de communauté que de collectif. La communauté Singa, ce sont les entrepreneurs qui se sont lancés, ceux qui ne se sont pas lancés mais qui viennent toujours aux apéros, tous ceux que j’ai cités, les intervenants, les experts. Ce que j’adore, c’est quand certaines personnes interviennent à titre pro, et puis on les revoit à titre perso. C’est la preuve que quelque chose a pris, c’est très chouette.

As-tu une belle histoire de Singa Nantes à partager avec moi ?

Pour moi, la plus belle histoire est celle de Nadia. Nadia est syrienne et professeure de français langue étrangère. Dès son arrivée en France, elle s’est dit qu’il fallait créer du lien entre les enfants, qui ne parlent pas bien français, les parents qui ne parlent pas bien français et les équipes pédagogiques. Il y a une telle incompréhension que c’est dommageable pour tous. Nadia a donc mis en place une ingénierie pédagogique permettant de recréer ce lien, en prenant tout le monde en charge. L’incubateur n’existait pas encore, mais on s’est tout de suite mises à travailler sur le projet. Elle a monté son projet, et en 6 mois a réussi à devenir salariée de son association, Area, ce qui est un enjeu énorme pour beaucoup de personnes qu’on accompagne, puisque peu d’entre elles ont accès aux allocations chômage. La ville de Nantes a vite compris ce qu’elle arriverait à faire que d’autres ne parvenaient pas à faire : elle connaît le public, elle a l’ingénierie pédagogique, elle connaît toutes les parties prenantes. Ça marche super bien, elle a créé un deuxième emploi et elle fédère plein de bénévoles, notamment des professeurs. Les parents et enfants accompagnés deviennent eux aussi bénévoles à l’issue de l’accompagnement, avec une notion de réciprocité très forte.

Nadia est la première présidente de Singa Nantes, elle représente vraiment bien nos valeurs, elle a vite utilisé le « nous » en parlant de Singa. C’est l’une des plus belles histoires, j’adorerais qu’elle se présente un jour pour devenir présidente de Singa Global.

Quelles sont les difficultés aussi que vous pouvez rencontrer vis-à-vis de la dimension collective ?

On cherche vraiment dans notre projet à faire en sorte que ce soient les personnes qu’on accompagne qui décident de la vie de l’association. C’est pas toujours évident d’embarquer. Les associations, c’est très européen, et ça n’est donc pas évident d’intégrer dans la vie démocratique de l’association des personnes qui ne connaissent pas ce modèle. L’an prochain, on aura notre 1e assemblée générale, et on travaille justement sur ce sujet : comment les personnes qu’on accompagne, les entrepreneurs, les personnes de notre communauté, voient un intérêt à participer à la prise de décision ?

L’inclusion, ça n’est pas juste de dire à la personne « tu as le droit de voter, alors viens voter », c’est à nous de nous adapter dans nos méthodes, dans nos termes, nos pratiques, pour que chacun puisse s’emparer de ce qu’on lui propose.

Concrètement, comment faites-vous cela ?

Quand on part sur un programme de six mois, par exemple avec l’incubateur, il y a deux premières journées où on se découvre. On met les participants en binôme et pendant que l’un se présente, la personne qui écoute note les compétences qu’elle identifie. On va ensuite faire un grand tableau des compétences, des savoir-faire, et la promo va voter sur les principales compétences qu’elle a envie d’acquérir. Ça va donner une coloration à la promo. Parfois, ils votent surtout pour l’organisation de soirées autour de la dégustation de plats d’un pays (rires). Avec la dernière promo, on a fait une soirée sénégalaise, une soirée djiboutienne, c’est beaucoup passé par l’esprit festif. Mais ça peut aussi être des ateliers numériques, …

Dans notre contrat d’engagement vis-à-vis des entrepreneurs, on leur demande aussi de s’impliquer, par du formel ou de l’informel, où on essaie de mettre en lumière les savoir-faire et les talents de chacun, et leur faire comprendre que ce qu’ils ont à donner peut intéresser de nombreuses personnes. On essaie aussi d’embarquer les personnes qui se sont lancées. Nadia, dont je te parlais juste avant, vient par exemple témoigner devant les nouveaux entrepreneurs. Ça passe aussi par des instances plus officielles, le CA, qu’on aimerait agrandir avec des anciens entrepreneurs.

Le premier levier, c’est la compréhension, donc on essaie de beaucoup traduire, on fait de la conversation en français, de l’initiation au numérique. Ça passe aussi beaucoup par la posture : on est très patients, on sait que l’acquisition de nouvelles pratiques prend du temps, et que ça demande beaucoup d’effort de sortir du jugement, de nos propres prismes, de juste se dire que nous fonctionnons tous de manière différente.

Dans l’incubateur, on mélange aussi les personnes nouvellement arrivées et des locaux pour déconstruire les préjugés. On a des personnes qui ont envie de monter des projets pour aider les personnes migrantes. Parfois, les projets partent d’une super volonté, il y a des super compétences, mais le projet est à côté de la plaque, ne répond pas aux besoins des personnes ciblées par le projet. Par exemple, certains projets tech sont en décrochage par rapport à la réalité et l’aisance des personnes vis-à-vis du numérique. Plutôt que de casser le projet, on incite les personnes à repartir d’un besoin et, si c’est pertinent, de rejoindre l’incubateur. Elles vont alors être en lien au quotidien avec des personnes qui étaient la cible de son projet, et la prise de conscience ainsi que le recalage du projet se font naturellement.

L’inclusion, ça passe par ça aussi : chacun a quelque chose à apporter d’ordre différent, avoir cette diversité permet aussi aux nouveaux arrivants de dire aux locaux que leurs projets sont inadaptés, de réorienter les idées. Il n’y a pas d’aidés et d’aidant.

Qu’est-ce qui te rend particulièrement fière dans ce projet ?

La chose dont je suis la plus fière, c’est l’équipe. On a une vraie équipe, très engagée, qui a envie d’apprendre, de bien faire, avec des valeurs très partagées d’ouverture, et une envie d’accompagner. On a tous le même regard, on est hyper admiratifs des parcours des personnes qu’on rencontre.

Ce qui me rend fière aussi, ce sont des petites choses. De nombreuses personnes, lors d’évènements ou de salons, nous disent que ça leur fait du bien de savoir que l’asso se bat pour changer le regard sur les migrations dans un contexte tendu sur ces questions. Le fait qu’on participe à ce changement de regard, qu’on amène certains à voir les choses différemment, me rend fière. Il y a une expression que j’aime bien : « décoloniser l’imaginaire », que Serge Latouche appliquait plutôt au champ de l’économie, mais qui peut être utilisée beaucoup plus largement : comment décoloniser l’imaginaire autour des migrations, trop souvent associé à un discours sécuritaire. Chez Singa, notre mission c’est avant tout de révéler les talents, je suis fière quand ça touche les gens, quand il y a un petit impact.

Je suis fière aussi quand je vois ou que j’entends des histoires d’amitié qui se sont créées via Singa. J’adore quand dans la rue, je croise deux personnes qui se sont rencontrées via Singa et qui ont créé un lien qui nous dépasse complètement. J’ai croisé plusieurs fois Masegegeya et Mayumi ; Masséréa est créatrice de mode et a lancé son activité quand elle était en Afrique du sud, Mayumi fait du tissage depuis longtemps. Leur rencontre ne se serait pas faite sans Singa donc quand je vois que la relation perdure et existe au-delà de nous, je trouve ça génial. Il y a des liens qui se pérennisent, des super amitiés qui se créent.

Que peut-on souhaiter à Singa ?

Nous souhaiter un joyeux anniversaire dans 5 ou 10 ans ! Et peut-être que ce qu’on essaie d’insuffler, le côté joyeux, l’inclusion, l’horizontalité, le fait de pouvoir faire ensemble et de le valoriser, ça ait pu infuser beaucoup plus largement. Qu’on aura été former à nos postures des acteurs dans des territoires où on n’est pas présents.

Et sur un champ plus politique, qu’on réussisse à se mobiliser avec d’autres acteurs de l’inclusion pour contrer des lois qui sont de plus en plus répressives, anti-migratoires. C’est absurde car les migrations sont là, on ne pourra pas juste construire des murs. J’espère qu’on pourra contribuer à diffuser l’idée qu’on a tout intérêt à plutôt apprendre à accueillir, dans l’ouverture à l’autre.

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