Solenne et Jean, famille responsable de la 2e maison Lazare à Nantes

Pouvez-vous vous présenter, ainsi que votre parcours ?

Solenne : J’ai envie de nous présenter par le biais de notre couple : on s’est mariés en 2015, lors duquel on a annoncé à nos familles et nos amis qu’on partait vivre en Australie. J’avais besoin de couper avec mes parents, avec ma vie d’avant. J’ai fait une école de commerce et je n’avais pas envie de faire comme tout le monde, partir en conseil à Paris en sortant d’école. Jean avait un boulot à Bordeaux, et on aurait pu aller s’installer ensemble là-bas. Moi, la perspective d’être de jeunes mariés post-école, à Bordeaux, avec une petite famille bien comme il faut, ça me donnait envie de partir très très loin. Du coup, on est partis très très loin (rires) ! J’avais trouvé un stage en Australie, et Jean a accepté de me suivre, avec la motivation de progresser en anglais. Ce voyage a marqué notre aventure de couple.

Jean : Et en plus, on a eu plein d’amarillos là-bas ! Rob et Libbie, une famille australienne, la marraine de l’un de nos enfants…

Solenne : On ne savait pas pour combien de temps on partait, et on est finalement restés un an et demi. On s’est ensuite installés à Lyon sans y connaître personne. Jean a très vite trouvé un boulot, moi j’ai monté une boîte dans le yoga. Ça a été une période dense : on a eu deux enfants, on a déménagé 3 fois, il y a eu le confinement… On s’est fait plein de copains, la ville était chouette mais on avait, malgré tout, tous les deux envie de changement. Suite au confinement, on a décidé de s’installer à Nantes, attirés par l’ouest depuis longtemps.

Jean : Un jour, Solenne m’a proposé de regarder avec elle un live de l’association Lazare, qu’on ne connaissait pas du tout. C’était une soirée de levée de fonds que l’asso organise tous les ans. Lazare proposait de financer une partie de cette maison, dans laquelle on vit aujourd’hui. A la fin du live, ils ont dit qu’ils cherchaient une famille pour être responsable de la nouvelle maison de Nantes. On s’est laissé porter, on a échangé avec le directeur de l’association, puis avec des couples responsables à Nantes et à Toulouse. Et on a décidé de candidater.

Solenne : Deux mois après, l’association nous disait « go », et j’apprenais en même temps que j’étais enceinte de notre 3e enfant !

Quel est le projet de l’association Lazare ?

Jean : Il y a actuellement 12 maisons Lazare en France, et il y en a aussi à Bruxelles, Genève, Madrid, Mexico… Le but, c’est de réinsérer par l’amitié des personnes qui ont été en galère, ou en très grande galère, qui sont notamment passées par la rue, avec souvent des problèmes psychologiques et d’addictions (drogue, alcool). Certaines ont connu des périodes de détention. Il y a quasiment toujours des points de rupture dans la famille. Quelqu’un qui n’a pas eu de chance dans sa vie cumule tous ces problèmes à la fois.

Le projet de l’association, c’est de vivre ensemble, et la réinsertion. Tu vis en coloc, avec en général une parité femme / hommes. Chez nous, c’est une maison sous forme de studios avec 9 ou 10 personnes en galère et 4 ou 5 jeunes pros. Ils sont autonomes dans leur studio, avec des engagements à respecter : payer un loyer, s’abstenir de consommer ou de détenir de la drogue ou de l’alcool dans la maison. C’est d’ailleurs un engagement qu’on tient aussi : pas d’alcool chez nous. Ensuite, il y a le service et le maintien de la maison. La participation à des temps collectifs, par exemple des dîners de colocs, les dîners du vendredi soir, des week-ends de maison. Globalement, le projet, c’est d’offrir un toit et de retrouver du lien social.

Solenne : Il n’y a pas d’exigence en matière de durée de vie au sein de la maison, et pas non plus d’exigence de boulot. Il y a plein de dispositifs où c’est une condition pour pouvoir rester dans le logement. Ici, l’idée c’est que tu rentres dans la maison, et peut-être que tu ne repars que 10 ans après.

Qu’est-ce qui vous a plu dans le projet Lazare ? Quelles sont les convictions qui vous ont fait vous engager dans le projet ?

Solenne : Il y avait le côté « engagement du quotidien ». On n’arrivait pas à prendre des engagements après l’école, le week-end, alors qu’on avait cette envie de s’engager. Une envie de partager quelque chose à deux, aussi. On voulait le vivre au quotidien.

Jean : On avait aussi la conviction que tu n’as pas besoin d’aller au bout du monde pour faire de l’humanitaire, que tu peux servir au coin de ta rue. Il y a plein de formes de service, de solidarité ou d’entraide.

Solenne : On avait plusieurs copains qui étaient partis en humanitaire, nous on s’est dit qu’on avait bien profité de l’Australie, mais qu’on ne se voyait pas forcément partir à l’étranger pour faire de l’humanitaire. C’est ici qu’on voulait le faire. Et du coup, c’est d’autant plus exigeant, à la relecture de nos 8 premiers mois, de le vivre au quotidien. Cet engagement, on le vit tout le temps, on ne peut pas faire une parenthèse. Même les gens autour de nous ont parfois du mal à l’accepter. On est moins dispos pour les familles, les amis. C’est un équilibre qui n’est pas évident à trouver.

Quelle est votre définition du vivre ensemble ?

Jean : Je dirais que c’est un engagement qu’on prend vis-à-vis du collectif, où on accepte les différences et où on bénéficie d’une certaine liberté, mais avec un cadre donné, des règles communes.

Solenne : Aujourd’hui, je trouve qu’on vit dans des petites communautés, on rencontre très peu de personnes qui sont différentes de nous. Le vivre ensemble, c’est intégrer plein de différences avec beaucoup de respect des unes et des autres. Les âges, les origines géographiques, les familles dont on vient, les religions, ces différences, c’est ce que je trouve magique chez Lazare. Il y a beaucoup de tolérance. On l’a vu avec le Covid, au moment des discussions sur le pass ou les vaccins. Ici, les débats sont vivants, très peu polissés. Dans le vivre ensemble, il y a le fait de ne pas toujours avoir les mêmes idées mais d’en parler assez librement.

Jean : Oui, il n’y a pas de filtre, pas de tabou, pas de politiquement correct, et en même temps il y a beaucoup de respect.

Et très concrètement, ce vivre ensemble, il se passe comment ici ?

Jean : Grosso modo, il y a des règles claires : tu payes ton loyer, tu participes au service de la maison, pas de consommation ou de détention de drogue et d’alcool dans la maison, pas de violence physique ou verbale, un suivi avec un travailleur social, une participation aux temps de convivialité collectifs.

Solenne : Le fait d’avoir des règles n’est pas facile à vivre pour les colocs. Quand on discutait récemment avec certains d’entre eux, on leur a demandé ce que serait la vie après Lazare, et l’un d’eux a dit : la liberté. Ils se sentent contraints.

Jean : Et en même temps, certains disent que ces règles sont essentielles, qu’on ne pourrait pas faire sans.  Notre rôle en tant que famille responsable, c’est d’être garants du cadre, accompagner, écouter. Il faut trouver un bon équilibre entre tous ces rôles. Parfois, on doit aussi relancer pour le loyer, recadrer, on peut demander à quelqu’un de partir. Tu peux avoir la difficulté de dire non à quelqu’un qui est à la rue. Mais tu as aussi la joie de dire oui, d’annoncer à quelqu’un qu’il va avoir un toit.

Pouvez-vous partager certaines belles histoires que vous avez vécues depuis votre arrivée ici ?

Jean : Je pense à l’un des gars qui a retrouvé son petit frère depuis qu’il est ici, qui a réussi à reprendre contact avec sa famille. Il a passé 3 ans et demi à la rue, et a décidé à l’un des dîners de maison d’inviter ses frères. Il y a découvert sa nièce d’un an et demi. On est spectateurs de ces moments-là, c’est trop beau.

Solenne : On a aussi eu une jeune femme qui a eu un enchaînement de galères sur un an, sa mère est décédée, on lui a extorqué de l’argent et elle s’est retrouvée à la rue. En fait, on ne s’en rend pas trop compte mais ça peut aller très très vite. Une coloc de l’autre maison Lazare lui a parlé de nous, elle est arrivée, nous a dit qu’elle allait perdre sa place au 115. Au début, elle était sombre, un peu recroquevillée. Là, elle vient de retrouver un boulot après plusieurs années sans retravailler, elle dit qu’elle avait retrouvé une 2e famille, la joie de vivre.

Jean : Pour revenir au vivre ensemble, ce qu’on se dit m’évoque autre chose : le vivre ensemble, c’est quand il y a des personnes pour m’écouter. Un soir, un gars qui vit seul est venu nous voir. En partant, il nous a dit : « merci de m’avoir écouté ». Un de nos colocs nous disait aussi : « si je peux parler 5 minutes par jour à quelqu’un, c’est déjà une journée réussie. »

Comment faites-vous pour favoriser ce vivre ensemble ? Quels sont selon vous les petits gestes du quotidien qui peuvent faire la différence ?

Solenne : Tous les vendredis soirs, on ouvre nos portes : qui veut vient, les colocs viennent s’ils veulent, des personnes de l’extérieur peuvent nous rejoindre. Ce sont des moments que j’adore, il y a les voisins, d’anciens colocs. On ne sait jamais trop à quoi va ressembler ce dîner mais c’est réussi à chaque fois. 

Jean : Ce que je trouve intéressant, c’est que ce vivre ensemble n’a pas de limites, il ne s’arrête pas à la maison. Il y a le voisinage, les gens de passage. Les frontières sont poreuses et ça rend l’expérience intéressante. La convivialité joue un rôle important dans ce vivre ensemble. Le fait de se retrouver autour d’une bonne bouffe, ça réunit !

On a aussi décidé de mettre en place un conseil de maison, ce qui n’existe pas forcément dans les autres maisons Lazare. Une fois par mois, on essaie de se retrouver tous ensemble, d’intégrer les colocs dans les prises de décision de la maison. On essaie de leur faire comprendre qu’on n’est pas leurs parents. On repart par exemple de leur engagement vis-à-vis du service, et on leur propose d’y réfléchir ensemble, de le construire ensemble : qui fait quoi, quand et comment… Dans les recrutements, on a aussi envie de mobiliser davantage les colocs, qu’ils puissent raconter leur expérience au sein de la maison, ce qu’ils aiment ou aiment moins, ce qui est plus dur… C’est aussi leur maison, peut-être d’ailleurs qu’ils resteront après nous. Nous, on a une date de fin, pour eux, on ne sait pas.

Solenne : Ça n’est pas toujours facile, ce projet de responsabilisation. Certains colocs ont 20 ans de plus que nous, et c’est assez subtil de trouver la bonne posture vis-à-vis d’eux. On aimerait parfois qu’ils prennent plus d’initiatives. C’est souvent notre énergie qui porte le projet. On a fait un week-end de maison à Redon, dans une maison prêtée : un sacré défi, on avait tout organisé. On a passé un super week-end, on était 10 coloc et nous. C’est un moment qui les a tous marqués, ils ont envie de recommencer mais tant qu’on ne prendra pas les choses en main pour trouver le lieu, la date, le véhicule, il ne se passera pas grand-chose. Ce qui manque dans cette maison, ce sont des relais, des jeunes pros en fin d’études qui ont envie de vivre ici pendant un an, et de participer au projet de la maison. Qui viendraient chercher les colocs dans leurs studios, pour leur proposer de faire des choses ensemble, pour les bouger.

Qu’est-ce que cette expérience vous a apporté ?

Jean : Je dirais qu’on a appris à se protéger. Au départ, on a mis les gaz, sans filtre, et ce n’est pas viable. Tu te crames sinon.

Solenne : Ça nous apprend nos limites, à dire non, et comment dire non. Apprendre à demander de l’aide, aussi. Ni l’un ni l’autre, on n’est très bons là-dedans. Heureusement qu’on est deux ! Ça nous permet de prendre du recul, de se demander quel sens on veut mettre dans ce qu’on fait. Quelles aides extérieures on peut aller chercher. J’apprends aussi plein de choses sur mon équilibre de vie : la mission c’est bien, mais les copains, le « pour soi » c’est super important aussi. Heureusement, on est très soutenus par l’association.

Jean : Je dirais aussi que ça nous apprend beaucoup sur le couple, l’expérience te réouvre des temps d’échanges intéressants, tu te découvres sur d’autres sujets. Par exemple, le questionnement sur le bon dosage dans le vivre ensemble qu’on mentionnait tout à l’heure : la vie collective, l’engagement des uns et des autres, le partage des responsabilités.

Et si vous deviez en retenir un apprentissage-clé ?

Solenne : Moi je dirais : regarder comment les enfants se comportent avec les colocs. Ils ont une naïveté et une innocence qu’il faudrait qu’on retrouve tous. Ils se fichent de l’apparence, ils jouent au Dobble avec tout le monde. Ils arrivent avec leur jeu de cartes, et cherchent quelqu’un pour jouer avec eux. C’est aussi simple que ça. Nous, on a trop de clichés, trop d’a prioris.

Jean : Moi je pense à l’expérience des dîners du vendredi soir, avec des invités qui viennent dans un cadre assez sécurisant pour eux. Quand tu as un cadre et une authenticité de la rencontre, quand tu te mets dans les bonnes dispositions, n’importe quelle rencontre est possible. Même le gars avec lequel tu n’es pas d’accord. Si tu te mets dans une posture d’écoute, qu’on soit d’accord ou pas, il y a des barrières qui tombent. On en a pas mal, des gens qui n’osent pas venir. Les dîners du vendredi, ça permet d’avoir un premier contact avec des personnes qui ont connu la grande galère, et de repartir en se disant que finalement, ces gens ont aussi des projets, des belles histoires à raconter, une famille.

Et la suite, vous y pensez ?

Solenne : C’est sûr, moi je me demande ce qu’il peut bien y avoir après Lazare. Après avoir vécu aussi intensément pendant quelques années, comment retrouver un équilibre de famille ? Jean : C’est encore un peu tôt pour y penser, mais je me pose aussi cette question. Ici, tu vis des choses tellement incroyables, tellement profondes. Certaines anciennes familles en parlent, du vide que tu ressens après. Nous connaissant, on partira sur un autre projet, on vivra d’autres expériences incroyables !

Interlude – Extrait du Dictateur (Charlie Chaplin)

« Nous pensons trop et nous ressentons trop peu. Etant trop mécanisés, nous manquons d’humanité. Etant trop cultivés, nous manquons de tendresse et de gentillesse. Sans ces qualités, la vie n’est plus que violence et tout est perdu. Les avions, la radio nous ont rapprochés les uns des autres, ces inventions ne trouveront leur vrai sens que dans la bonté de l’être humain, que dans la fraternité, l’amitié, et l’unité de tous les hommes. »

Thibault, directeur de site chez Areas à Roissy

Peux-tu te présenter, ainsi que ton parcours ?

Je m’appelle Thibault, je suis directeur de site chez Areas, sur le site de Roissy. Je crois que ma carrière professionnelle a démarré en 3e, où on me disait que j’étais mauvais, et que je ne ferais rien de ma vie (rires). Je ne rentrais pas dans les cases du collège, j’ai eu mon brevet au plus juste. Je savais déjà que je voulais faire de la restauration, j’avais besoin d’un métier où je produise quelque chose. Le sourire et la satisfaction client tels que je les voyais me plaisaient déjà. J’avais été à bonne école chez ma mère qui est coiffeuse : à 9 ans je faisais des shampooings aux dames, je les rendais heureuses en discutant avec elles, j’aimais créer une relation, et surtout j’avais l’envie de bien faire.

Quand j’ai voulu rentrer en bac techno, on m’a dit que je n’avais pas le niveau. Grâce à l’aide de ma mère qui s’est battue pour ça, et après avoir réussi le concours, j’ai finalement pu avoir une dérogation. Je m’y suis tout de suite plu. Je voulais devenir sommelier, mais je me suis rendu compte que je n’avais pas forcément le nez pour ça, et que globalement que je n’aimais pas le vin (rires). J’ai eu ma première expérience professionnelle au Pavillon Ledoyen sur les Champs Elysées, où j’ai appris la rigueur, avec le côté très militaire de la restauration. L’expérience client dans ce monde, c’était « tais-toi et tiens-toi droit », ce qui est aux antipodes de ce que je fais aujourd’hui.

Après la terminale, soutenu par une prof qui a marqué ma scolarité, je suis parti en BTS. J’ai eu diverses expériences en hôtellerie, j’avais de bonnes notes en gestion. Le marketing me plaisait bien, mais je voulais aller travailler, je ne me voyais pas encore prolonger mes études. J’ai donc trouvé une école de commerce où j’ai pu faire un apprentissage chez Elior à Orly en tant qu’assistant manager.

Ca a été le début de 8 ans chez Elior à Orly. C’est là que j’ai commencé à me construire avec des patrons très exigeants. On était loin de la passion client, mais il y avait une vraie passion pour la précision de la mise en place, dans le service, dans la rapidité. Je me suis beaucoup imprégné de ça. Je suis ensuite arrivé à Roissy, où mon chemin a croisé celui du cabinet Balthazar, et le tiens par la même occasion. Merci pour ce que nous avons produit ensemble ! On a commencé à parler de relation client, c’est là que tout le virage s’est fait. A 28 ans, je me rendais compte qu’on pouvait faire les choses différemment, sortir des fonctionnements quasi militaires, mettre du lien et développer des rapports différents. Un nouveau monde s’est ouvert à moi, l’apprentissage d’un management hyper participatif, le développement d’une vision selon laquelle on ne construit pas « au-dessus » des gens, on construit avec eux.

J’ai ensuite quitté Elior pour rejoindre Servair dans la production de plateaux repas pour les avions, je gérais toute la chaîne depuis les achats jusqu’à la mise en trolleys. Une expérience collaborateur intéressante, car il fallait donner du sens à des personnes qui travaillaient à la chaîne, qui dressaient à la fois des plats éco et de la classe business pour Air France. Le geste n’est pas le même, l’attention n’est pas la même, donc on a travaillé ça. Après, j’ai ouvert des Burger King en Afrique pendant un an. Encore une phase de test, d’apprentissage en matière de cohésion d’équipe et de développement. On construisait avec les managers locaux, on les formait, on créait un vrai levier social dans des pays qui en avaient besoin, c’était chouette.

Pour être plus proche de ma famille et m’occuper davantage de mes enfants, je suis revenu chez Areas. Ça fait 5 ans maintenant que je m’emploie à gérer des équipes, les emmener avec moi, faire évoluer le regard qu’on porte sur ceux qu’on a trop longtemps appelés des « vendeurs de sandwichs » et le regard qu’ils portent sur eux-mêmes.

Quelles sont les convictions qui te portent au quotidien ? Qu’est-ce qui t’anime dans ce que tu fais ?

Ce qui m’anime, c’est l’allégorie du tailleur de pierres. C’est quand même vachement triste de se dire qu’il y a des gars qui vendent ou qui font des sandwichs et qui ont l’impression d’être au bagne et qui comptent les jours. Mon défi quotidien, c’est de faire bouger ce truc-là, en démontrant que c’est possible d’avoir un management bienveillant, participatif, avec qui tu peux communiquer, avec qui tu n’as pas de barrière. Qu’on peut tous se parler et s’apprendre mutuellement. Le fait de décloisonner au sein des équipes me permet de les emmener vers des tailleurs de cathédrale. C’est compliqué, c’est long, tu n’arrives pas à faire adhérer tout le monde, mais sur 8 heures de temps, tu arrives à créer des choses, à faire évoluer les gens qui finissent par te dire « tu avais raison, c’est quand même sympa de se marrer en caisse ».

J’aime sincèrement le terrain, faire avec mes collaborateurs : cet été, je me suis posté avec eux en caisse sur des pics d’activité ou quand il y avait des absents, je me suis occupé des clients. Ce que je voulais leur transmettre, c’est que tu peux prendre plaisir à plaisanter avec les clients, masque covid ou pas, tout en créant des interactions sympas avec les autres collaborateurs sur le point de vente. Le message passe tellement mieux quand tu le fais toi-même, tu déùontres que ça n’est pas juste une théorie que tu sors du chapeau, des belles paroles.

Dans tout ce que je fais, j’essaie de démontrer que quand tu décloisonnes, tu arrives à un résultat tellement mieux ! Aujourd’hui, j’anime des ateliers où on va parler de passion client, des ateliers où on parle de ce qu’on voudrait collectivement changer dans les points de vente… Je prends des managers, des employés, … on mélange tous les niveaux, tout le monde a son mot à dire, le projet devient le projet de tous et plus uniquement la volonté du directeur, parfois complètement déconnectée de ce qui se passe sur le terrain.

Ce qui m’anime, c’est ça : emmener tout le monde, construire ensemble. Être avec eux et faire en sorte qu’on ait des résultats collectifs.

Comment comprends-tu la notion de vivre ensemble ?

Le vivre ensemble, c’est arriver à être capable de regarder et de considérer l’autre, en passant outre la fonction qu’il a dans le groupe. Être capable de ne pas parler à Thibault, directeur de site, mais à Thibault en tant que personne, à Yannick, à Maggie, …

A Roissy, dans mes équipes, il y a peu de vouvoiement. J’ai l’impression que c’est un truc d’un autre temps et j’ai surtout l’impression de respecter davantage ceux que je tutoie. L’affect est plus grand pour ces personnes-là et c’est avec elles que j’ai le plus de plaisir à bosser. Il n’y a pas de boss : on travaille ensemble. Même s’il y a des missions attribuées à chacun, que chacun doit produire à la valeur de ce qu’il y a derrière son poste, le résultat est collectif. Je me bats tous les jours contre la croyance que l’idée est meilleure parce qu’elle vient d’un niveau hiérarchique supérieur.

Quelle place a selon toi l’ouverture à la diversité dans ce vivre ensemble ?

A Roissy, on évolue dans un univers multiculturel. On apprend tous les uns des autres. Il y a des gens du monde entier, qui ont le mérite d’apprendre le français, de s’approprier un état d’esprit. On se doit – et moi j’ai plaisir à le faire – d’intégrer tout ça.

Dans ce contexte, le vivre ensemble, c’est s’adapter. Selon moi, c’est à celui qui accueille de s’adapter à celui qui arrive : on les a recrutés, donc on a choisi qu’ils soient là. Si on a pris ces personnes-là, c’est à nous de favoriser le terrain. Sur certains de mes points de vente, on parle anglais. Les réunions sont en anglais, les formations sont en anglais. C’est moi qui me mets dans les conditions dans lesquelles les collaborateurs seront à l’aise pour s’exprimer. Si je leur demande de dire ce qui ne va pas et qu’ils sont limités en français, je n’aurai pas la dose d’information qui est importante dans l’histoire !

Faire cet effort d’ouverture, apprendre quelques mots de la langue de l’autre, ça rajoute un truc dans la relation. Ça crée une connexion. Il faut être curieux d’aller dans le monde de l’autre pour créer cet instant-là.

Quels sont selon toi les petits gestes du quotidien qui peuvent faire la différence pour favoriser le vivre ensemble ?

C’est un truc tout bête, mais chez moi, on fête les anniversaires. Parfois on amène le gâteau, ou on sort un dessert et on se retrouve pour fêter l’anniversaire de quelqu’un. Quand on y arrive, j’aime bien aller plus loin dans la personnalisation, et faire en sorte que la personne amène un bout de son univers à partager. Dans un de mes labos, il y avait de nombreux Sénégalais. Manger un poulet aux oignons tous ensemble dans la même gamelle, c’est une expérience incroyable, des vrais instants de partage, où personne ne triche.

Je fais aussi beaucoup de petits-déjeuners d’équipe. C’est la pause, tous les sujets sont bons : on peut tout déverser, et on passe surtout un moment ensemble. La convivialité, la reconnaissance, c’est clé dans le vivre ensemble : le café du matin, la « tape dans l’épaule » pour dire « merci les gars pour hier », des moments où on peut exprimer qu’on est content du travail accompli.

Quel regard portes-tu sur le monde d’aujourd’hui ? et sur le monde de demain ?

Par nature, j’ai envie d’être optimiste : j’ai encore de belles années à vivre si tout va bien, j’ai de jeunes enfants et j’espère un jour des petits enfants, donc je ne peux pas me dire qu’on part sur une dynamique pessimiste. Par contre, le temps actuel m’inquiète. Quand je vois le choix qu’on va avoir dans un mois et demi à l’élection présidentielle, ça ne me réjouit pas. On dit qu’on veut sauver la planète mais personne ne met le sujet au cœur de son programme. Il faudrait que l’écologie soit un programme de base, ça ne devrait pas être une option. Le manque de bienveillance entre les personnes, aussi, m’inquiète. Dans le monde professionnel, on n’est globalement pas suffisamment à s’investir pour le collectif, pour les collaborateurs, pour le sens. Il devrait y avoir plus de monde investi dans des causes, à démontrer que ce n’est pas en marchant sur l’autre qu’on réussit.

Ce qui me donne envie d’espérer par contre, c’est que je me dis que dans mon petit microcosme, qui représente aujourd’hui environ 350 personnes, j’arrive à mettre en place des choses qui fonctionnent. Et de l’autre côté j’ai deux enfants à qui je peux inculquer ma façon de voir les choses, qu’ils pourront porter et transmettre. Je me dis que si chacun fait ça, on devrait avoir un résultat pas trop mal au fond.

Comment, dans le contexte actuel qui peut favoriser une forme de repli sur soi, donner l’envie de continuer à s’ouvrir à l’autre, à s’intégrer dans un collectif ?

Je crois que paradoxalement, je laisse le choix à l’autre de ne pas rentrer dans la dynamique s’il ne veut pas. Je vais tenter de lui démontrer par a + b qu’il fait une erreur, mais je ne vais pas lui demander de me suivre. Je vais lui laisser le choix.

Jusqu’à il y a 3 ou 4 ans, je voulais plaire à tout le monde. C’était un échec pour moi de ne pas emmener tout le monde. Et j’ai pris le parti de me dire « ça n’est pas grave, embarque déjà ceux qui sont prêts à monter avec toi, qui le font naturellement parce que ça leur plaît ». Je ne supplie pas, je ne dis pas qu’il faut, je ne donne pas d’ordres. Si tu ne veux pas rentrer dans la dynamique, n’y rentre pas. Fais le boulot, déjà pour ton niveau de conviction à toi. J’espère juste que tu n’es pas au bagne à casser des cailloux. Et si finalement, tu te dis que c’est chouette quand même, ce qui se passe à côté, et que tu as envie de rentrer, viens me voir, je serai toujours là et il y aura une place, tu seras toujours le bienvenu.

Quels sont d’après toi les ingrédients d’un vivre ensemble apaisé ? Pourquoi ?

Arrêter de penser que tu as raison, déjà. Ecouter l’autre, faire cet effort. Se donner raison d’avoir fait le choix d’être là où tu as décidé d’être : les métiers de la restauration ne sont pas faciles, mais mets en place les conditions qui te permettront de rentrer chez toi content d’y avoir passé 8 heures. Sinon le vivre ensemble ne se créera pas, il n’y aura que de la frustration.

Quels sont tes principaux projets en cours et à venir ?

Mon principal projet, c’est de continuer à être passionné, ne pas perdre cette énergie, pour ne pas tomber dans une forme de monotonie. Je ne sais pas ce que je veux faire demain, mais je sais qui je veux être : quelqu’un d’enjoué, qui emmène les équipes. Je veux rester celui qui a pris le virage de l’expérience client, de l’expérience collaborateur il y a 8 ans. Le chemin parcouru est énorme, mais j’ai encore beaucoup à apprendre, j’ai envie de développer encore ma maîtrise de ces sujets.

Je veux continuer sur cette lancée, toucher de plus en plus de monde. Et espérer que chacun que j’emmène en emmène d’autres. C’est bien d’avoir des gens qui te suivent, mais s’ils en embarquent d’autres ça montre que le projet est démultipliable. Je suis convaincu d’être dans le vrai quand je fais ça.

Interlude : Cercles philo pour enfants

L’association SEVE veut aider les enfants à grandir en discernement et en humanité. Elle oeuvre à la généralisation de la philosophie avec les enfants. Elle souhaite contribuer, de manière significative, grâce à la diffusion d’ateliers de philosophie et pratique de l’attention, au développement de la pensée réflexive chez les enfants et adolescents, de l’esprit critique et d’aptitudes leur permettant de devenir des citoyens conscients, actifs et éclairés.

Pour voir la vidéo de présentation, c’est par ici.

Anaëlle, institutrice en Belgique dans une classe en immersion allemande

Peux-tu te présenter, ainsi que ton parcours ?

Je m’appelle Anaëlle, j’ai 36 ans et je suis franco-allemande. J’ai toujours eu dans l’idée d’être institutrice, même petite. Mon parcours universitaire n’a malgré tout pas été linéaire : au cours de mes études, j’ai fait différents stages à Strasbourg, notamment au forum franco-allemand, puis à Arte. J’ai été déçue à chaque fois, car il ne semblait jamais y avoir d’opportunités de travail à l’issue de ces stages pour des jeunes sortant d’études. Je me suis alors dit qu’il était temps d’approfondir l’idée de devenir professeur des écoles. J’ai donc préparé puis passé le concours, et je suis professeur des écoles depuis la rentrée de septembre 2013.

Pour mon premier poste, j’ai d’abord eu une classe de grande section de maternelle dans une école strasbourgeoise. C’est l’âge de la découverte des lettres, des sons, le début de l’écriture, j’ai beaucoup aimé cette première expérience. J’enseignais dans une classe bilingue où les enfants apprennent la moitié du temps en français, l’autre moitié du temps en allemand. A l’issue de cette année, j’ai été validée officiellement professeur des écoles, et j’ai ensuite eu deux expériences dans deux écoles primaires, toujours dans le bilingue : d’abord avec une classe de CE1 puis de CE2.

Ensuite, mon parcours personnel a fait que je suis partie vivre en Belgique en 2016. Depuis cette date, j’enseigne en Belgique dans une école en immersion allemande. J’enseigne en allemand dans les petites classes de primaire, en CP, CE1, et je les suis souvent sur deux années.

Pourquoi as-tu fait ce choix professionnel / d’engagement ? Quelles sont les convictions qui te portent au quotidien ?

J’ai été globalement déçue par les stages que j’ai faits pendant mes études, de par les attitudes des gens et le travail entre adultes. J’ai donc rapidement choisi de travailler auprès d’enfants avec l’espoir de réussir à les faire progresser, les faire grandir, les faire s’ouvrir à autre chose que ce qu’ils connaissent, les rendre un peu plus tolérants et ouverts.

Le travail de professeurs des écoles me permet de collaborer énormément avec mes collègues. Il n’y a pas de compétition entre instits d’une même école. Le but commun, c’est de faire progresser nos élèves et de les amener à apprendre sereinement et à construire leurs apprentissages. Ça nécessite de se dire les unes aux autres comment on travaille, quelles sont encore les faiblesses de nos élèves, comment on pourrait renforcer leurs savoirs sur les différentes années, etc… Avec ma collègue qui fait les 1e et les 2e – donc les CP et CE1 – avec moi, on a mis en commun tout notre matériel, toutes nos idées, toutes nos recherches d’activités. On pioche, on réfléchit ensemble à nos séances notamment en sciences, en arts plastiques, parfois en langue allemande aussi. Cette collaboration est quelque chose qui me motive beaucoup.

Après, mon objectif au quotidien, c’est de créer un environnement serein en classe, que les élèves soient en confiance, qu’ils se voient progresser. J’ai une assez grande exigence envers moi mais également envers mes élèves parce que je veux qu’ils essaient, qu’ils fassent de leur mieux. C’est en essayant qu’on progresse, on a le droit de se tromper mais on est obligé d’au moins essayer. Et essayer de faire de son mieux.

Cet idéal que j’ai est ce qu’on nous demande aussi : faire progresser chacun, adapter le niveau à chaque élève de nos classes, et c’est quelque chose de difficile dans les conditions actuelles avec des classes de 25 ou 30 élèves. J’essaie, mais je n’y arrive pas toujours, même si ça reste l’un de mes objectifs. C’est d’ailleurs un objectif qui est un peu en contradiction avec le système actuellement en place de bulletins, d’évaluation. Régulièrement on nous demande des comptes sur les progrès d’un élève sur un trimestre, alors qu’il serait beaucoup plus cohérent de regarder les progrès de l’enfant sur ses 5 ou 6 années de primaire.

Quel regard portes-tu sur le monde d’aujourd’hui ? et sur le monde de demain ?

Je suis quelqu’un qui vit plutôt dans le quotidien, je ne me projette pas trop. J’ai peut-être parfois un côté un peu naïf du « tout ira bien », avec une certaine sérénité sur l’avenir. Malgré tout, je dirais que le monde actuel avec le Covid a plutôt tendance à fermer notre société et c’est quelque chose que je regrette. En Belgique, il y a normalement une certaine légèreté, une ouverture des gens, tout le monde se parle, tout le monde s’invite, c’est facile de rentrer en contact. Là, le masque bloque ça : les gens détournent le regard, on sent une certaine méfiance que je ressentais beaucoup moins avant.

Pour ce qui est de l’évolution de l’école en revanche, c’est plus difficile, parce que cette évolution est difficilement compatible avec nos convictions d’instituteurs. Pour avoir du temps pour chacun de nos élèves, il faudrait des groupes classes plus petits. L’inclusion des élèves « différents » se fait sans formation des professeurs, sans aide extérieure. C’est difficile, c’est mal accompagné, sans doute mal pensé aussi. Et puis, j’observe aussi une évolution de l’école vers la réussite, comme dans une entreprise. Il faut que 100% de nos élèves réussissent, avec un fonctionnement qui ressemble à celui pensé par le monde de l’entreprise, un peu comme ce qu’on voit aux Etats-Unis : un classement d’écoles, … C’est quelque chose qui se met peu à peu en place et qui ne correspond pas du tout à l’image que j’ai personnellement de l’école et de l’enseignement.

Peut-être bien qu’un jour prochain, je ne me retrouverai plus dans ces directives de l’école de demain, et il faudra alors que je repense mon métier, que je me demande si je veux rester au sein de ce système-là, si je me reconvertis ou m’ouvre vers d’autres écoles avec d’autres stratégies, plus simples, plus proches des gens, des plus petites écoles avec des fonctionnements plus humains.

Comment comprends-tu la notion de vivre ensemble ?

Je dirais que c’est le fait de s’insérer dans la société, en accepter les règles, et se plier à certaines obligations, qui sont nécessaires pour la bonne vie en société. En allant un peu plus loin, le vivre ensemble serait aussi de s’ouvrir à l’autre, d’accepter la différence, que ce soit dans la manière d’être ou de vivre. Ne pas porter immédiatement un jugement sur ce qui est différent de ce qu’on connaît.

Comment est-ce que toi tu participes toi-même à cette notion de vivre ensemble ?

Au sein d’une classe, d’une école, on apprend à vivre ensemble, c’est la chose la plus importante que l’enfant doit apprendre durant ses années à l’école. L’école, c’est comme une petite société : il y a des règles, elles sont connues de tous, il y a le règlement de l’école et bien souvent des règlements de vie de classe connus des enfants. On les élabore ensemble. On valorise les bons comportements, car cela contribue évidemment à ce qu’on arrive à fonctionner en groupe au sein de la classe. Si on a une classe qui ne respecte pas ce fonctionnement, les apprentissages sont quasiment impossibles. Le savoir-être et le savoir vivre ensemble, c’est la clé pour apprendre sereinement. C’est mon objectif principal et quotidien, c’est aussi ce qui prend beaucoup d’énergie dans le métier d’instituteur. Parce que les enfants arrivent avec des habitudes familiales qui ne sont pas forcément les mêmes que celles qui sont véhiculées à l’école. J’essaie de les amener à ce qu’on vive ensemble le plus sereinement possible.

Tous les ans, j’ai un gros mélange de cultures au sein de mes classes, et donc d’habitudes familiales. Le vivre ensemble c’est aussi ça : découvrir que l’autre vit autrement, qu’il amène d’autres manières d’être et d’autres valeurs de chez lui, et celles-ci peuvent se confronter au sein de la classe. Ça crée parfois des conflits, des débats d’idées, des discussions sur la religion, les notions de partage… des questions qui sont donc abordées quotidiennement en classe. Ce n’est pas forcément facile. Il y a parfois l’ignorance de la culture de l’autre qui fait qu’on a du mal à bien la comprendre.

Ça nécessite beaucoup d’énergie, d’échange et de discussion, de savoir s’écouter les uns les autres pour apprendre à fonctionner ensemble, à apprendre ensemble et à créer des choses ensemble pour progresser, s’épauler les uns les autres, pour qu’il y ait véritablement la création d’un « groupe classe ». C’est l’objectif : parfois ça se passe en cours d’année, parfois en fin d’année, parfois on n’y arrive pas. En tout cas, c’est mon objectif principal, nécessaire à tout apprentissage serein en classe. Sinon, c’est un combat de tous les jours qui pénalise l’enseignement et l’apprentissage.

Quelle est ta plus belle histoire vécue dans ce contexte ?

Une année, j’ai eu une classe où était représenté un nombre particulièrement important de nationalités. On avait pour projet de monter un spectacle dans un cadre linguistique franco-allemand avec différentes écoles de Liège. Je m’étais dit que cela pourrait être intéressant de partir de cette diversité de cultures et d’en faire un spectacle. On a créé un projet où chaque enfant se présentait, parlait dans sa langue d’origine. On avait peint le drapeau des différents pays représentés. Chaque enfant arrivait avec des choses de chez lui : l’une des petites filles avait chanté et dansé sur une musique kosovare. Elle avait apporté des livres qu’elle nous avait racontés dans sa langue natale. Une autre petite fille nous avait parlé en chinois, avait parlé de la culture de sa maman, et de la différence avec celle de son papa belge. Chacun amenait une partie de sa culture familiale, ça a ouvert des discussions, l’horizon linguistique des élèves puisqu’on entendait dans le spectacle 7 ou 8 langues différentes en plus de l’allemand qu’ils apprenaient dans ma classe.

Je me souviens d’un papa qui s’était levé pour chanter et danser pendant le spectacle. Une part de sa culture kosovare était invitée en Belgique, c’était assez beau à voir. Les enfants étaient très fiers de parler de leurs habitudes familiales, leur culture, leur langue, qui reste souvent à la maison et n’arrive pas jusqu’à l’école. Là il y avait une grande place qui était faite à ça. Je pense que c’est le projet dont je suis la plus fière, c’était une belle réussite et elle véhiculait bien les valeurs que j’essaie de transmettre à mes élèves en classe.

Quelle place a selon toi l’ouverture à la diversité dans ce vivre ensemble ?

Pour moi, c’est essentiel. On est confrontés au sein d’une classe à la diversité, qu’elle soit culturelle ou sur le profil de nos élèves. Je pense qu’un enfant ne se dit pas « lui il est différent de moi culturellement, donc il ne m’intéresse pas trop », les mélanges se font assez naturellement. C’est parfois plus difficile quand la différence vient du profil intellectuel de l’élève : un enfant à haut potentiel ou à l’inverse plutôt défaillant intellectuellement. J’ai déjà eu les deux cas dans mes classes, et ces enfants s’insèrent souvent beaucoup plus difficilement dans le groupe classe qui ne les intègre pas forcément facilement non plus. Ça nécessite un gros travail de l’instituteur pour favoriser le vivre ensemble.

Malgré tout, je pense que par le dialogue on arrive quand même assez facilement à un résultat avec des enfants. C’est aussi ça que j’aime chez les enfants : par le dialogue, s’ils y trouvent une bonne raison, ils vont globalement tout faire pour que chacun se sente bien. Ce sera aussi leur objectif. Ce qui est parfois plus difficile, c’est d’inclure les parents dans ces débats-là. C’est un triangle entre l’instituteur, les enfants et les parents. Et parfois les retours des parents d’élèves bloquent cette inclusion. Un enfant qui entendra à la maison « ne joue pas avec untel parce qu’il ne t’apporte rien, je n’ai pas confiance ou il est différent nous » ça existe. L’enfant arrive en classe avec cette idée en tête et ça freine forcément un peu l’inclusion qu’on essaie d’obtenir au sein de la classe. C’est aussi ça l’école : c’est mouvant, ce n’est pas que ce qui se passe dans la classe, c’est aussi tout ce que les enfants ramènent de chez eux. L’ouverture à la diversité c’est notre quotidien, l’objectif d’atteindre une certaine tolérance et que chacun trouve sa place pour apprendre sereinement, en évitant les brimades, les remarques, les commentaires désobligeants, en désamorçant tous les petits conflits qui peuvent être liés à ça.

Quels sont d’après toi les ingrédients d’un vivre ensemble apaisé ? Pourquoi ?

Pour un enfant, je pense que le principal c’est que les règles de fonctionnement en classe soient claires, et soient toujours les mêmes, et les mêmes pour tous. Ils recherchent toujours une forme d’égalité. C’est nécessaire d’avoir un discours clair. Si l’enfant est différent, il faut mettre les choses à plat, expliquer au groupe classe que cet enfant a besoin d’un traitement spécial. Qu’il peut faire certaines choses que les autres ne peuvent pas faire, ou qu’il va faire les choses différemment.

Il faut que tout cela soit verbalisé, expliquer pourquoi on le fait. Que c’est pour le bien-être de l’enfant, que c’est que comme ça qu’il obtiendra les mêmes résultats, qu’il pourra progresser. Il faut expliquer aux enfants que s’il était comme eux, il n’aurait pas besoin de ces adaptations-là. Que s’il le pouvait, il préférerait être comme tout le monde. C’est un discours qu’un enfant est capable d’entendre.

Donc oui, je dirais la clarté, la justice, qu’on traite chacun de la même manière. C’est l’objectif qu’on a, de ne pas trop se laisser prendre dans des sentiments qu’on peut avoir pour les uns ou pour les autres. En tant qu’instit, on doit être au-dessus de ça, avoir une ligne directrice et guider chacun pour qu’il progresse, et bien expliquer pourquoi on fait les choses.

Quels sont tes principaux projets en cours et à venir ?

Actuellement je suis encore en congé maternité donc mon grand projet au retour au travail, ce sera de trouver un équilibre entre mes deux enfants en bas âge et le travail à l’école qui me prend beaucoup d’énergie et de temps, de réflexion et de préparation pour accompagner au mieux chacun de mes élèves. On me dit à l’école « il faut que tu sois là pour tes élèves » et je le suis pleinement, pendant les heures où je suis avec eux à l’école, et dans mes temps de préparation à la maison où je me creuse la tête et fais tout pour que les apprentissages soient les plus différenciés possibles et les mieux adaptés à leurs compétences.

Mais mes enfants sont petits tous les deux et je veux absolument trouver du temps pour tout. La famille passera toujours au premier plan pour moi : j’ai envie d’être là pour mes enfants au quotidien, les voir grandir, les accompagner dans leurs apprentissages à eux.  C’est ça le plus important.

Alice, psychologue en pédopsychiatrie en hôpital de jour

Peux-tu te présenter, ainsi que ton parcours ?

Je m’appelle Alice, je suis psychologue depuis 2006. Ce qui m’a toujours plu, ce sont les voyages, la rencontre avec l’autre. Je voulais être ethnologue quand j’étais jeune. Après le bac, j’ai commencé des études de langues étrangères appliquées, mais j’ai rapidement bifurqué vers la psychologie. J’y ai retrouvé des sujets dont j’entendais parler déjà petite, puisque ma maman travaillait en établissement avec des enfants autistes, j’avais été bercée par Françoise Dolto ado. Je me retrouvais donc dans un monde que je connaissais déjà un peu, et à partir de ce moment-là la suite de mon parcours a été fluide, comme une évidence.

Je me suis rapidement spécialisée dans l’accompagnement d’enfants, une voie qui m’avait toujours plu puisque j’avais été pionne dans un collègue, j’avais passé mon BAFA, et accompagné des enfants autistes en classe en tant qu’aide scolaire. Mon mémoire de recherche a porté sur le sujet de la qualité de vie dans une fratrie comptant un enfant handicapé. En psychologie, on s’occupe beaucoup de l’enfant en situation de handicap, des parents, mais finalement très peu des frères et sœurs. C’était un sujet plutôt nouveau en psycho à l’époque.

Une fois diplômée, j’ai rapidement trouvé du travail dans l’accompagnement de mamans primipares isolées, souvent peu éduquées. J’allais à domicile les soutenir, et on menait en parallèle des études pour mesurer l’impact de cet accompagnement : on essayait de faire de la prévention précoce, d’identifier les signaux faibles, et d’accompagner les mamans à identifier les ressources personnelles dont elles disposaient. En parallèle, je travaillais en libéral, aux côtés d’orthophonistes, de psychomotriciennes, de médecins, … au service d’une population concernée par les troubles autistiques.

J’ai ensuite intégré un hôpital de jour et un centre médico-psychologique spécialisé dans l’accompagnement de jeunes enfants âgés de 0 à 6 ans, dans lequel je travaille encore aujourd’hui. On accompagne des cas divers : troubles du sommeil, anorexie du bébé ou troubles alimentaires au sens large, troubles du comportement, … On rencontre la famille, on évalue la demande pour en déduire le degré d’urgence. Il y a ensuite une consultation qu’on fait souvent en multidisciplinaire pour avoir un regard croisé sur la situation. Le premier rendez-vous est toujours dédié au récit de la vie de l’enfant en sa présence et celle de ses parents, pour identifier et mieux comprendre les symptômes. C’est souvent aussi pour nous l’occasion d’aborder des questions de parentalité.

Dans le cas où vous identifiez un trouble avéré, comment fais-tu pour aider le parent à mieux appréhender la situation ? Comment accompagnes-tu le parent à monter en compréhension face à la situation ?

Dans les entretiens, quand on est amenés à utiliser des supports, des jeux, des comptines avec l’enfant, j’essaie toujours d’expliquer au parent ce que je suis en train de faire. De décrire ce que je vois, comment l’enfant se comporte, ce qu’il fait ou ne fait pas dans le cadre de l’activité et en-dehors. Je l’aide à décoder tous les signaux qui moi m’interpellent et m’aident à formuler le diagnostic.

Je pose évidement aussi beaucoup de questions, sur la vie de l’enfant, sur ses habitudes, toujours en remettant en perspective ce que j’entends, pour que le parent regarde son enfant un peu différemment de d’habitude. On a une connaissance du développement normal et du développement pathologique, et on essaie de leur expliquer en quoi leur enfant relève plutôt de l’un ou de l’autre. Bien sûr, il peut y avoir des résistances, des parents qui ne veulent pas entendre. Dans ces cas, on sait qu’il va falloir y dédier plus de temps, accompagner l’enfant dans d’autres contextes, à l’école par exemple, travailler avec un orthophoniste, … Dans le cas où il y a des traumatismes multiples, on a parfois besoin de dissocier les différents enjeux et d’être à plusieurs professionnels pour mieux comprendre les troubles.

Au regard de ton expérience, dirais-tu que le lien social, ça s’apprend ? Que ça n’est pas forcément inné chez l’être humain d’aller vers l’autre ?

Pour les enfants souffrant de troubles autistiques par exemple, c’est compliqué. Ils n’ont pas besoin de lien aux autres, ils sont dans l’auto-sensorialité. L’autre, avec ses émotions et ses comportements, est compliqué à décoder. C’est quelque chose qu’il faut apprendre, et ça prend du temps. L’empathie n’est pas innée non plus, il faut qu’ils l’apprennent.

Pour les autres enfants, il y a des mises en retrait qui peuvent avoir différentes explications, des carences educatives, des dépressions chez l’enfant, des traumatismes, une surexposition aux écrans… De nombreuses études montrent que si l’on ne fait que s’occuper des besoins primaires de l’enfant (boire, manger, dormir) mais sans porter attention au contact humain, l’enfant ne se développe pas correctement et peut même aller jusqu’à se laisser mourir. La création de relations est fondamentale pour les êtres humains. C’est la raison pour laquelle on travaille autant la rencontre entre le parent et son enfant, parce qu’on sait à quel point c’est structurant pour la suite.

Quels sont les ingrédients de cette rencontre ? Que faut-il pour que cette rencontre se fasse au mieux ?

Pour qu’il y ait rencontre, il faut que les deux parties se sentent en sécurité. Le parent lui aussi doit se sentir bien, s’il est par exemple déprimé c’est bien plus difficile d’aller vers son enfant dans de bonnes conditions. Il doit se sentir entouré, aussi.

Je dirais aussi que pour que ça se passe bien, il faut un bébé « gratifiant ». Il existe des bébés qui dès la maternité ne regardent pas leurs parents, qui pleurent beaucoup, qui ont des troubles neurologiques. Ca peut bien sûr aussi constituer un facteur de risque dans la relation, rendre la restauration du lien plus difficile.

Finalement, c’est surtout une question d’alchimie entre les deux, mais il est important aussi intégrer des tiers dans la relation : le papa, les professionnels, les autres membres de la famille… J’ai par exemple eu le cas d’un bébé qui depuis sa naissance était suivi par toute une équipe de professionnels. Avec le confinement, il n’avait tout à coup plus de visites, et il s’est arrêté de grandir, de se développer. Une fois la reprise des consultations après le confinement, j’ai retrouvé l’enfant au même stade de développement que 6 mois avant. Il ne marchait pas, ne se déplaçait pas…

Mon rôle de psychologue, c’est aussi d’identifier ce qui fait que la relation ne fonctionne pas bien : dire si c’est l’enfant qui souffre, ou si le comportement de l’enfant est une manifestation du mal-être de son parent, du couple de ses parents, … Un enfant peut être agité, mais parfois c’est lié au comportement des parents, l’alcoolisme du papa par exemple. Je n’ai pas forcément la réponse mais j’apporte un regard externe sur une situation, on la décompose. J’aide les parents à trouver les ressources en eux, prendre une autre paire de lunettes pour regarder leur enfant et trouver des solutions ensemble pour modifier les façons de faire.

Comment selon toi favorise-t-on le vivre ensemble, notamment avec des personnes qui ont des troubles psychologiques quel que soit l’ordre ?

Ces personnes, et notamment celles qui souffrent de troubles autistiques, nous apportent beaucoup. Beaucoup d’autistes ne supportent pas la surstimulation, ils ont des seuils différents des nôtres. On se rend compte que grâce à cela, on a beaucoup épuré nos salles à l’hôpital. On avait beaucoup trop d’objets, de couleurs.

Ca nous amène globalement à nous interroger sur le fait qu’on surstimule peut-être de manière générale nos enfants, de manière auditive, visuelle, … On se rend compte que les bébés qui pendant le confinement ont eu beaucoup moins de visites, de stimulations, sont beaucoup plus tranquilles et apaisés. Chez les enfants autistes, il y a eu beaucoup moins de troubles du comportement. Il y a eu moins de prises en charge, on les a moins baladés d’un endroit à l’autre.

Globalement, je dirais que les enfants atteints de troubles nous amènent à rentrer dans et à s’ouvrir à un monde différent.

Quelles sont les valeurs que tu fais vivre au quotidien dans ton travail ? Quelle est ta manière à toi d’exercer ton métier ?

En tant que psychologue, on a une formation de base, une déontologie, des techniques, des règles à suivre. Il y a des références théoriques diverses et variées en termes de façon d’être, de manière de travailler. Bien sûr, on est tous différents par ailleurs !

En ce qui me concerne, j’interviens, j’explique beaucoup. J’utilise beaucoup de matériel pour échanger. J’inclus aussi beaucoup la famille dans les échanges. Si la grand-mère est là le jour de la consultation, je vais l’inclure dans la discussion, lui proposer de participer. Pour moi, tous les éléments liés à la famille au sens large sont importants. Comme je m’intéresse beaucoup aux différentes cultures, je n’ai pas de résistance à faire appel à un interprète, je trouve des manières d’être au plus près de la famille et de ses besoins.

En quoi est-ce que tu penses que ton métier est utile ? En quoi penses-tu contribuer à un meilleur vivre ensemble ?

Mon métier commence à être de plus en plus reconnu par la société mais reste sous payé et fait encore peur… J’ai choisi de travailler auprès d’enfants parce que je suis persuadée que plus on règle le problème tôt, moins il s’installe et moins il y a de chances qu’il se développe. Ma mission est d’être dans la prévention, alors que la plus grande part des budgets est dans le curatif, dans la recherche de solutions.

Je me lève le matin pour accompagner les enfants pour que plus tard, ils ne soient pas en échec scolaire. Qu’ils ne soient pas placés. Je me sens utile à la société car j’accompagne les enfants pour en faire les adultes de demain, en prenant les problèmes à la racine.

J’ai la chance d’avoir un métier qui m’apporte beaucoup : moi qui voulais voyager, je voyage tous les jours, par la variété des situations et ce que me racontent les personnes que j’accompagne !

Nicolas : déclencher et accompagner l’envie d’agir

Peux-tu te présenter, ainsi que ton parcours ?

Je m’appelle Nicolas, j’ai 40 ans depuis le mois d’août et je vis à Nantes. Après avoir fait mes études en école de commerce, j’ai commencé par travailler pendant 6 ans dans le secteur des télécoms et des médias chez Bearing Point. Je travaillais pour l’AFP, le Figaro ou d’autres clients sur les enjeux de transformation des médias du fait de la transition numérique. C’était intéressant, mais il me manquait quelque chose : il y avait des sujets qui me préoccupaient mais que je n’arrivais pas à traiter, en particulier des sujets qui touchaient la société au sens large.  

J’ai alors fait la rencontre de celle qui est ensuite devenue ma femme. En 2010, on a monté un projet ensemble qui était alors loin de nos sphères professionnelles, et qu’on a appelé New Cityzens. Nous étions tous les deux préoccupés par la morosité ambiante et avions envie de monter un projet qui redonne la forme aux gens, et leur fasse prendre conscience de leur capacité à agir, et surtout à agir collectivement. On est partis en tour du monde pendant un an, et on est allés rencontrer des personnes qu’on appelait des « new cityzens », des habitants d’une ville qui décidaient de se saisir d’un défi de leur quartier et de proposer de manière spontanée et coopérative une solution. Ça pouvait par exemple être de créer un système des eaux de pluie à Mexico, un jardin partagé Porte de Clignancourt ou une appli mobile pour personnes en situation de handicap. On a réalisé des films à partir de ces rencontres, qui ont constitué le début d’un projet associatif dont le but était de partager cette matière auprès des 18-35 ans pour susciter leur envie d’agir, en se basant sur la conviction que la ville était sans doute la bonne échelle pour commencer à changer le monde.

Pour moi, cette expérience a été le point de bascule. J’ai tellement vibré sur ce tour du monde, j’ai touché tous les sujets d’intérêt général que j’avais envie de toucher. Je ne savais pas vers quel métier cela pouvait me guider, mais je sentais qu’il y avait quelque chose à imaginer. On est rentrés du tour du monde en 2011, je faisais toujours du conseil à côté mais en 2014, j’ai décidé de quitter mes fonctions avec la volonté de donner de l’ampleur au projet associatif. Au-delà de l’association, j’étais convaincu que c’était bien de développer le pouvoir d’agir des habitants, mais que si on voulait réinventer la ville de manière plus collective, et faire société à l’échelle plus locale, il fallait aussi aller convaincre et faire travailler autrement les villes, les bailleurs sociaux, les entreprises qui travaillent sur ces sujets. C’est comme cela qu’est né Cityzens Factory.

Depuis, ça fait 7 ans que je travaille sur les sujets de la ville citoyenne et de la fabrique collective des territoires. J’accompagne des collectivités, des entreprises et des bailleurs qui souhaitent initier des démarches participatives avec leurs parties prenantes locales, et en particulier leurs habitants. Mon rôle, c’est de mettre du cadre, de l’énergie pour que des gens différents arrivent à partager un défi commun et se serrent les coudes pour trouver de nouvelles solutions.

Au fil du temps, j’ai rencontré d’autres consultants, designers, sociologues qui partageaient les mêmes convictions, la même envie de faire ensemble que moi. On a créé le Collectif(s) créatif(s) des territoires, un collectif de professionnels qui s’intéressent aux sujets de l’intérêt général, de la coopération, et de la co-construction sur les territoires, et qui œuvrent ensemble par des missions en commun, des webinaires, … non pas pour transmettre la bonne parole mais pour partager nos convictions auprès de collectivités, élus et autres décisionnaires. Voilà le dernier chapitre qui m’enthousiasme bien pour les prochains mois !

Pourquoi as-tu fait ce choix professionnel / d’engagement ? Quelles sont les convictions qui te portent au quotidien ?

Ce qui me rend hystérique, c’est de voir des gens se sentir en incapacité de faire les choses. Ce qui m’insupporte aussi, c’est la défiance et la division qu’on vit aujourd’hui dans la société. On vit dans des micro-communautés du « je ». Je trouve que c’est un vrai problème, on a du mal à dialoguer, on a du mal à échanger. J’ai le sentiment qu’on a du mal à se saisir des vrais problèmes du fait de ces divisions-là.

J’adore le sport, en particulier les sports collectifs. Dans le sport, il y a quelque chose de fascinant dans le dépassement que peuvent avoir les individus, mais aussi dans la manière dont un collectif peut réussir à relever des défis totalement incroyables. Cet état d’esprit-là, le côté un peu « guerrier » des sportifs, me porte aussi beaucoup. En termes d’ADN, c’est ce que j’aime ressentir dans les projets dans lesquels je m’investis, dans lesquels on s’investit avec les membres du collectif, avec les clients. J’ai le sentiment que dans ces moments-là, il y a des choses qui se passent, les gens prennent conscience qu’ils ont une capacité hallucinante de faire des choses. C’est ça qui me fait vibrer, c’est ce pour quoi j’ai décidé de m’engager. Dans les ateliers que j’anime, je sens souvent une forme de point de bascule : des gens qui se sentent d’un coup capables, qui ont une étincelle dans les yeux, c’est pour moi le plus puissant et ce que je recherche dans tous mes projets. Le sujet de la ville, le territoire n’est finalement qu’un lieu excuse où je pense que ces choses peuvent plus facilement se faire.

Quel regard portes-tu sur le monde d’aujourd’hui ? et sur le monde de demain ?

Question difficile… Je suis assez lucide sur une société qui pour moi, collectivement manque de liant et de collectif. C’est un point de vue peut-être typiquement occidental, et lié au pays dans lequel je vis. J’ai le sentiment qu’on a beaucoup de mal à aborder les sujets de manière apaisée, constructive, et que les médias, le discours politique et les réseaux sociaux accentuent cela. C’est inquiétant et ça ne me rend pas toujours optimiste.

Malgré tout, je me suis nourri pendant notre tour du monde de gens qui trouvaient des solutions. Je suis au fond convaincu qu’il existe des choses simples à mettre en place, et j’ai donc aussi une vision positive du monde actuel. Je pense qu’on est à une croisée des chemins. Après, ça peut basculer d’un côté comme de l’autre, c’est aussi pour ça que je me lève tous les matins, pour me battre pour que les choses aillent dans le bon sens !

En conclusion, je me sens lucide, et beaucoup plus lucide qu’il y a 10 ans quand mon engagement a débuté. Je ne suis ni positif, ni négatif mais en revanche, je suis terriblement déterminé.

Comment comprends-tu la notion de vivre ensemble ?

Je pense que le vivre ensemble, c’est réussir à faire le pas de côté pour sortir de sa zone de confort, de son propre prisme, pour rendre les choses possibles. C’est une capacité à réappréhender les sujets autrement, et avoir ce petit supplément d’engagement, qu’on ne peut pas avoir si on reste campé sur sa propre conviction. Ce n’est pas un compromis, mais une posture dans laquelle je suis prêt à avoir un esprit positivement critique sur ce que je vois, mieux comprendre ce que l’autre voit, et avoir une forme d’engagement et de détermination pour que les choses se fassent.

Ça demande bien sûr un petit effort. Le vivre ensemble se définit à plusieurs niveaux : dans un couple, avec les voisins, les enfants. On sait bien que ce n’est pas simple. La question, c’est comment je suis capable de faire l’effort pour que ce soit plus fluide.

A mon sens, le plus facile pour créer ce vivre ensemble, c’est de trouver des défis communs et de les résoudre ensemble pour avoir encore plus envie de vivre ensemble. C’est un peu une injonction maintenant, le vivre ensemble. Les gens n’en ont plus envie tellement on leur en parle. Pour moi, ça passe par des choses très concrètes, dans lesquelles les gens peuvent célébrer collectivement des victoires. Je crois beaucoup à l’action. Comme une équipe dans le sport : on peut dire aux joueurs d’être ensemble, mais ça marche quand il y a une ambition collective : être champions du monde, aller gagner une médaille. Même les gars avec les plus gros égos du monde arrivent à aler au-delà de leurs limites pour un objectif qui les dépasse. Le vivre ensemble, c’est aller sur quelque chose qui dépasse les individus, et donc il faut trouver l’objectif commun.  

Le vivre ensemble, c’est la clé, mais il faut être capable de créer un cadre général où tout le monde s’engage. Souvent, sur le sujet de la participation citoyenne, on axe sur le fait qu’il faut donner plus de pouvoir aux habitants, que les élus lâchent du lest. Moi je pense que c’est une question d’équilibre : oui, il faut donner plus de pouvoir aux habitants, les élus doivent sortir de leur zone de confort et dialoguer autrement, mais il y a une logique de co-responsabilité à porter par tous. Les habitants ne doivent plus se contenter du modèle du cahier des doléances, et attendre que les solutions soient trouvées pour eux. Tout le monde doit faire ce pas de côté pour l’intérêt général.

Comment est-ce que toi, tu participes à ce vivre ensemble ?

C’est ce que j’essaie de faire dans tous mes projets… Si je reviens au tour du monde, j’ai vu des porteurs de projets qui créaient le cadre dont je te parle. Qui arrivaient, pour un quartier, une ville à formuler la fameuse « médaille olympique ». Et ils étaient assez ouverts pour embarquer un certain nombre de personnes qui avaient envie d’y aller, de contribuer au projet, dans lequel tout le monde trouvait un rôle à jouer, avec une culture de débrouille. Avec la conviction que plus il y avait de cultures et de compétences différentes, plus le résultat allait être intéressant.

J’ai essayé de m’inspirer de leurs recettes pour élaborer une méthodologie permettant d’aider un collectif composé de gens différents, mais qui ont un territoire de vie en commun, à formuler une problématique partagée, à fixer une étoile du berger commune, un cap à atteindre et qui donne envie de travailler ensemble.

A ma petite échelle, dans mes missions d’accompagnement, j’aide une collectivité, un bailleur, une entreprise, un collectif d’habitants à formuler ce que j’appelle une aventure collective, un défi capable de fédérer les gens. Je les aide à écrire un récit qui donne envie, organiser des temps d’échange et des ateliers d’intelligence collective pour expérimenter le faire et le vivre ensemble. Mon rôle, c’est de réfléchir toutes les phases de la coopération pour eux pour que ce soit le plus fluide possible, pour qu’ils puissent expérimenter sans se poser mille questions. Et à chaque fois, en rappelant les questions fondamentales : comment on fait avec ce qu’on a déjà chez nous ? comment toutes les personnes autour de la table peuvent avoir un rôle dans le projet ? Je m’assure que chacun fasse son pas de côté, et participe ensuite à la réalisation du projet collectif pour que quand le projet sera célébré à la fin, ce ne soit pas la réussite des citoyens, de la collectivité ou du bailleur, mais une réussite collective.

Quelle est ta plus belle histoire vécue dans ce contexte ?

J’adore l’histoire d’Odos, une petite ville de 3000 habitants près de Tarbes, avec une vue magnifique sur les Pyrénées, mais avec un centre-ville qui se mourait depuis 40 ans. Il ne restait plus qu’une boulangerie, la pharmacie venait de fermer. Un cas classique dans de nombreuses petites villes ou villages en France. Le maire et la 1e adjointe souhaitaient lancer une démarche participative pour penser avec les habitants, les associations, les commerçants comment réinventer le centre-bourg pour le revitaliser. La démarche était co-financée par le groupe La Poste dans le cadre de sa réflexion autour de l’aménagement du territoire. On est intervenus sur 4 mois, le conseil municipal était hyper motivé. On a travaillé avec lui sur le récit fédérateur « réinventons Odos » et on a mis en place une mobilisation collective sur 6 à 7 semaines où, en partenariat avec la Poste, on a distribué des flyers dans toutes les boîtes aux lettres pour permettre aux habitants d’exprimer leur vision de ce que pourrait être le centre-bourg de demain. La mairie a organisé avec les écoles primaires un concours sur le Odos de 2030 avec les élèves. On a fait une synthèse de tout ça et on a organisé un atelier collectif un samedi après-midi dans une école primaire avec une cinquantaine de personnes qui, autour des grandes thématiques qui avaient émergé (la place des seniors, du numérique, les circuits courts, un lieu de convivialité, …) ont fait émerger un projet commun, incluant une logique de petits pas, avec pour objectif la création d’un tiers-lieu. La mandature suivante a continué à entretenir la flamme, en créant des groupes de travail thématiques avec les habitants.

Ce qui m’importe dans les projets que j’accompagne, c’est de pouvoir planter des graines, arroser et que quand on part, ça continue. Odos, c’est un super exemple de ça. Le conseil municipal s’est vraiment saisi du projet, nous on avait juste à apporter du cadre. On les a formés à l’intelligence collective et ils ont pris le relais. Le resto-bar va ouvrir bientôt. Ce projet est gratifiant parce que la démarche se matérialise en un résultat extrêmement concret.

Quelle place a selon toi l’ouverture à la diversité dans ce vivre ensemble ?

Pour moi, c’est lié. Pour le bien vivre ensemble, il faut être capable d’accepter l’autre dans sa différence. Et paradoxalement trouver du commun. Aujourd’hui, je trouve qu’on oppose beaucoup, on parle beaucoup de différence, le respect des différences. J’ai l’impression que parfois on le met en opposition avec le fait de créer du commun. Résultat : on a une société très atomisée, où effectivement on respecte chacun dans ce qu’il est mais on a du mal à trouver un objectif commun.

C’est ça qu’il faut qu’on arrive à trouver : le socle commun à des gens différents. Et si on n’arrive pas à le formuler, on a un souci. C’est un vrai travail au quotidien : formuler ce commun, en s’assurant qu’on a un maximum de points de vue divers autour de la table : des associations, des habitants qui s’y connaissent et d’autres qui n’y connaissent rien, des élus, des entreprises. Parce qu’en fait, on ne se connaît pas bien. Et que quand on ne se connaît pas bien, on ne peut pas formuler un projet commun. Dans une société qui caricature beaucoup chacune des communautés, il y a un enjeu à se retrouver concrètement autour d’une table pour mieux se connaître.

Le vivre ensemble, c’est le respect de la différence, mais avec une volonté de trouver des points communs.

Quels sont d’après toi les ingrédients d’un vivre ensemble apaisé ? Pourquoi ?

Au-delà de l’ouverture à l’altérité et la recherche d’un socle commun, je pense qu’il faut avoir envie de s’amuser aussi ! Au sein du collectif, on n’a pas seulement un lien technique, centré sur nos méthodes. On travaille autour d’une forme d’énergie positive, de convivialité qu’on essaie de mettre en place. Je crois que c’est extrêmement important. Dans nos pratiques, si on n’est que des techniciens froids, il manque le supplément d’âme. Je crois qu’il y a vraiment ce côté-là dans le vivre ensemble. Un équilibre entre le fait de faire avancer un projet et une forme de légèreté, un esprit où on aime passer du temps ensemble. On est souvent trop sur le 2e volet, celui de la technicité, et il faut revenir au principe que les gens aiment passer du temps ensemble avant de travailler ensemble. C’est souvent un pan complètement mis de côté parce qu’on veut être sérieux, avoir l’air pro.

Quels sont tes principaux projets en cours et à venir ?

Bien sûr, il y a le collectif avec lequel j’ai envie de faire encore plus ! D’un point de vue plus personnel, c’est aussi de trouver un bon équilibre. Quand tu as un projet professionnel qui te passionne, et que tu as envie de continuer à le mener jusqu’à la retraite, l’objectif devient de ne pas se cramer. Je prône le vivre ensemble, du coup la question c’est : comment je le fais à ma propre échelle, celle de ma famille ? J’ai envie de profiter de ma femme, de mes enfants, d’être vraiment disponible pour eux. C’est hyper important d’incarner ce que tu prônes, de faire ce que tu dis.

J’ai l’impression parfois de mettre une telle intensité dans ma vie professionnelle… C’est quelque chose que je retrouve chez beaucoup de gens hyper engagés : la passion peut être carrément dévorante, et obsessionnelle, et donc c’est ce qu’il faut essayer de tempérer. Capitaliser sur tout ce qu’on a déjà fait pour ne pas tout réinventer en permanence. S’engager professionnellement sans mettre en péril la vraie vie ! Mon métier aujourd’hui est passionnant, la question est de savoir comment entretenir cette flamme sur le long terme 😊