Interlude : Adb Al Malik sur le podcast Vlan !

 » Peut on encore se réconcilier en France ? « 
Dans un monde où nous avons la sensation d’être de plus en plus à distance de tout, que les gens s’enferment dans leur bulle, nous avons parfois la sensation que nos mondes deviennent irréconciliables. Abd Al Malik nous démontre que la réconciliation est possible, mais que cela nécessite, au-delà des mots, de l’action et donc du courage.

Pour écouter l’épisode, c’est pas ici.

Céline et son expérience en Zambie

Peux-tu te présenter en quelques mots ainsi que ton parcours ?

Je m’appelle Céline. Je suis gourmande ! De chocolat, de lecture, et de façon générale de tous les petits plaisirs de la vie. Je suis joyeuse, j’aime profiter de ce que la vie a à m’offrir : marcher, lire un bon bouquin, échanger, écouter les gens rire et raconter leur vie. Je suis curieuse. J’aime le voyage autant extérieur qu’intérieur : je pratique le yoga depuis longtemps et j’aime apprendre, m’ouvrir à de nouveaux angles de vue, autant en termes de paysages que d’idées ou de modes de vie.

Coté pro, j’ai suivi un parcours assez classique avant d’oser avoir une vie qui me ressemble plus. Ma remise en question a commencé il y a 10 ans, au cours au cours d’une formation, avec la découverte de deux univers que je ne soupçonnais alors même pas ! L’agriculture biologique, lors d’une intervention de Philippe Debrosse et les Indiens Kogis, Peuple Premier, dont on aurait tellement à apprendre, lors d’un échange avec Eric Julien.  

Ensuite, j’ai continué à tirer les fils… Cela m’a d’abord amenée à faire une pause sabbatique pour rassembler mes idées et mes envies. Cette pause m’a fait prendre conscience que je voulais davantage mettre mes talents au service de la planète, en commençant par l’entreprise dans laquelle je travaillais. J’ai donc émis le souhait de travailler sur le développement durable, mais il n’y avait à l’époque pas de poste. J’ai continué à suivre mon fil, j’ai quitté l’entreprise, et je suis partie en Zambie.

Je t’ai justement proposé cet échange pour que nous parlions de ton expérience en Zambie, peux-tu m’en dire plus sur cette expérience et ce que tu as vécu ?

J’ai atterri en Zambie, encore une fois par la magie des fils de la vie !

En organisant mon départ du groupe dans lequel je travaillais, je pensais reprendre des études de développement durable, en anticipant que si ce projet d’études ne se réalisait pas, il me faudrait peut-être faire un changement plus drastique. En m’entendant parler de « changement plus drastique », la DRH de mon entreprise me parle de l’une de ses amies qui travaille en Afrique, chez Tribal Textiles. Je suis allée voir leur site et j’ai trouvé le projet absolument magique. Tribal Textiles, c’est une petite entreprise locale qui peint à la main des textiles avec des techniques ancestrales, tout en cherchant à contribuer pleinement à son écosystème.

J’y avais deux missions : faire le relais de mes compétences managériales et développer l’artisanat localement et plus largement en Zambie, où l’artisanat est moins développé que dans le reste de l’Afrique, car longtemps mal considéré. J’ai accompagné un petit groupe d’artisans indépendants. Ils profitaient du flux de touristes qui visitaient Tribal Textiles pour vendre leurs objets.

Je les ai aidés à développer et diversifier leurs compétences. Nous avons fait venir une designeuse pour les aider à fabriquer des objets à valeur ajoutée avec les matériaux locaux. Puis on a fait des photos de leurs créations dans des décors grandioses et avons réussi à toucher le marché de la décoration intérieure des lodges en Afrique. J’étais venue pour 6 mois de bénévolat, et j’y suis finalement restée 3 ans !

Que dirais-tu que cette expérience a provoqué chez toi ? Qu’as-tu appris ?

Cette expérience a bien sûr soulevé plein de questions sur la route. Notamment : qu’est-ce que j’apporte réellement ? Suis-je vraiment à l’écoute de l’autre et de son besoin ?

Je me souviens qu’à un moment avec les Artisans nous avons commencé à avoir beaucoup de commandes, et je m’étonnais de ne pas les voir venir travailler chaque matin. Je me suis souvenu de la fable du pêcheur qui fait une sieste au bord d’un lac. Un entrepreneur vient le voir en lui demandant pourquoi il fait la sieste, alors qu’il pourrait pêcher plus et plus longtemps. Le pêcheur lui demande pourquoi il ferait une telle chose, et l’entrepreneur lui répond : « vous pourriez avoir plus de bateaux, puis peut-être même une usine ». Devant le pêcheur étonné, il continue : « vous pourriez avoir plus d’argent, pour ensuite vous reposer et profiter de votre famille ». Et tout tranquillement, le pêcheur lui répond : « mais pourquoi ferais-je une telle chose ? C’est déjà ce que je fais ».

C’est intéressant le miroir qu’offre l’altérité. J’ai pris conscience que j’étais en train de calquer mon propre modèle de réussite hérité de mon éducation, de mon pays d’origine, sans vraiment m’interroger sur le modèle de réussite et les envies des Artisans. Je me suis demandé en quoi je les accompagnais si je n’écoutais pas leur besoin… Du coup, on s’est réunis, on s’est assis en rond dans le jardin, et on a défini ensemble quel était le bon rythme. J’avais trouvé ça intéressant, parce qu’on a tous tendance quand on arrive quelque part – d’autant plus quand on arrive dans des pays dits moins « développés » – à penser qu’on a un savoir à enseigner. Mais ce savoir, il n’a de sens que s’il est réellement au service du besoin de l’autre.

Pour moi, la rencontre avec l’altérité c’est avant tout un miroir vers soi-même. Une opportunité de mieux se comprendre, une opportunité de comprendre le monde de manière plus large, en prenant conscience de nos biais cognitifs. Être au clair sur nos biais cognitifs permet d’être clair sur ce que l’on est en mesure de proposer à l’autre.

Est-ce que tu as des souvenirs de moments qui t’ont particulièrement bousculée, et ont provoqué justement cette ouverture sur le monde que tu évoques ?

Je ne sais pas si je dirais que l’altérité bouscule en douceur parce que pour moi la rencontre avec l’altérité, ça a souvent été des claques. Ça bouscule mes certitudes, c’est souvent très inconfortable. Mais c’est riche, ça permet de regarder le monde à travers un nouveau prisme et de voir plus large.

Je me souviens de Julias, un artisan de 83 ans. Un modèle pour moi :  malgré son âge, il continuait à vouloir apprendre. Il me disait « you are my teacher ! » alors que j’avais le sentiment de ne rien avoir à lui apporter (rires). Il utilisait toute l’altérité qui venait à lui – moi en l’occurrence – pour élargir ses connaissances. Je trouve ça beau cette volonté de continuer à apprendre, de se mettre à l’écoute de ce que la vie a à enseigner.

On a parfois le sentiment d’avoir fait le tour d’un sujet, mais si on met notre ego de côté, on peut retrouver l’étudiant en nous. Dans un autre contexte, je pense à l’une de mes professeurs de yoga qui nous disait sans cesse : « Si tu n’apprends plus, la meilleure version de toi-même c’est celle d’hier. » Là aussi, je trouve beau de se dire que si on veut continuer à offrir au monde la meilleure version de soi-même, il nous faut rester dans une posture d’étudiant.

Est-ce qu’il y a des choses que tu as trouvées particulièrement difficiles lors de ton expérience en Zambie ?

Globalement, je trouve ça super compliqué l’altérité. C’est très riche et très compliqué ! Pour moi, coopérer avec l’altérité, ça commence par soi, travailler sur ses propres biais, ses propres prismes, ses propres peurs. Les artisans, avec leur manière de travailler, d’envisager l’efficacité et leur rapport au temps si différent, m’ont obligée à sortir de mes habitudes occidentales.

C’est d’ailleurs la même chose plus largement dans le monde de l’entreprise. Si l’on ne fait pas une place à l’intérieur de soi pour accueillir l’altérité, on peut clamer haut et fort qu’on accueille la diversité, mais ça ne fonctionnera pas si facilement. Dialoguer avec la différence ce n’est pas si simple. On est renvoyé à nos peurs et résistances. Dans mon cas, je me disais par exemple « si les artisans ne viennent pas travailler, qu’est-ce que ça dit de mon rôle de manager ? ».  J’ai du lâcher mes certitudes et réapprendre à avancer avec ma vulnérabilité pour faire cœur avec nos différences.

En quoi dirais-tu que cette expérience t’a changée ?

Je crois que ce que j’ai intégré c’est l’idée de la 3e voie. J’ai longtemps pensé que dans une incompréhension entre deux parties, la seule voie possible c’était que l’une des deux se plie plus ou moins aux desideratas de l’autre. En Zambie, j’ai compris que le dialogue entre deux points de vue riches fait naître une troisième voie encore plus riche.

Avec les Artisans, on a par exemple réécrit nos fonctionnements collectifs, en intégrant nos deux points de vue : des horaires à l’organisation du planning, de la façon de prendre soin de l’espace de travail à comment faire équipe. A force d’échange, on a fini par trouver des 3e voies insoupçonnées ! Ces 3e voies, on les a trouvées en gardant l’objectif en vue et en acceptant qu’on ne maîtrisait pas le chemin qui nous y menait. Le dialogue a été parfois houleux, souvent inconfortable mais il nous a offert des solutions inédites. Aujourd’hui, je pense que l’une des clés pour avoir un dialogue fertile en entreprise c’est de créer un vocabulaire commun pour mettre des mots sur nos émotions, nos peurs, nos biais.

Cette expérience m’a aussi permis de m’ouvrir au temps long. En vivant au cœur de la nature, avec beaucoup moins de matériel autour de moi, je me suis rendu compte que j’étais beaucoup plus joyeuse. Côté projets, avec moins de tout, j’arrivais à accomplir tout autant.  J’étais plus connectée à mon intuition, plus au clair sur la vision. Ça m’a réconciliée avec le temps long. Comme la preuve qu’on peut faire les choses plus doucement et accomplir tout autant.  

Comment fais-tu pour diffuser ce regard « différent » autour de toi ?

Je crois que l’on inspire par ce que l’on fait, ce que l’on respire. Plus on est au centre de soi-même, plus on s’essaie à jouer sa juste note, plus on inspire ceux qui nous entourent à jouer la leur.

Quel conseil donnerais-tu à une personne qui souhaiterait elle aussi aller vivre une expérience en Zambie ?

D’être ouvert, d’accepter de déconstruire ses croyances. J’ai un jour entendu une coach qui parlait de l’image de « la pizza aux anchois » : quand on me sert une pizza aux anchois, mais que je n’aime pas les anchois, est-ce que je ne peux pas les pousser pour voir si le reste de la pizza n’est pas bonne pour moi ? J’y pense souvent quand j’écoute quelqu’un et que je suis en résistance totale avec ce qu’elle raconte. N’y a-t-il pas dans son discours quelque chose qui peut m’aider à voir les choses sous un angle neuf ?

On n’a pas besoin d’aller jusqu’en Zambie pour trouver l’altérité. On rencontre chaque jour des personnes avec lesquelles on n’est pas en accord ! Donc oui, je crois que je lui parlerais de la pizza aux anchois (rires).

Quels sont tes principaux projets en cours ou à venir ?

J’ai rejoint il y quelques temps l’entreprise familiale, Divine.

C’est mon grand projet du moment et c’est joyeux ! J’essaie à mon échelle de faire de l’entreprise un lieu où chacun puisse trouver ses talents personnels et se sente libre de jouer sa juste note.

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Pour en savoir plus sur Céline, Tribal Textiles et Divine :

Son profil Linkedin

Le site de Tribal Textiles

Le site de Divine

Quitterie et son expérience au sein du réseau Entourage

Peux-tu te présenter en quelques mots ainsi que ton parcours ?

Je m’appelle Quitterie Ducret, je vais bientôt avoir 32 ans. J’ai fait une licence en droit international, puis une licence de journalisme. J’ai ensuite eu envie de plus de bagage théorique et j’ai fait un master en relations internationales « paix et résolution de conflits » en Australie. A la suite de ce master, je me suis spécialisée en développement communautaire et j’ai fait un service civique en animation de communautés chez Développement sans Frontières, une association aujourd’hui reprise par le groupe SOS, où j’animais la communauté de bénévoles. J’ai ensuite été chargée de communication interne et externe pour une ONG, Agrisud international, qui s’occupe d’aider sur la base de principes d’agro-écologie des très petites entreprises agricoles dans des pays dits en développement pour permettre aux personnes de sortir de la pauvreté.

Puis, j’ai eu envie d’être moi-même sur le terrain et j’ai passé un diplôme d’entrepreneuriat et pauvreté suite auquel je suis partie au Mexique. J’ai d’abord travaillé pour une petite start-up sociale qui développait des outils pour aider des personnes dans l’extrême pauvreté à en sortir par leurs propres moyens. Suite aux tremblements de terre de 2017, je suis partie dans un village au sud du Mexique pour aider à sa reconstruction et à la réactivation économique, ce qui passait par la reconstruction de fours à pain, la construction d’un centre communautaire autour de l’artisanat, et créer une route touristique à travers le street art.

Je suis rentrée en France et j’ai rapidement commencé avec Entourage, en septembre 2019. Ça a été un coup de cœur pour moi : après ces années au Mexique, quand je rentrais en France, je trouvais qu’on était vraiment déconnectés les uns des autres, que les gens ne se disaient pas bonjour. Au Mexique, c’est une société très communautaire, qui se soutient coûte que coûte. Le poste m’a plu car il correspondait à quelque chose que j’avais envie de développer dans mon propre pays, et notamment vis-à-vis des personnes les plus exclues de la société

Justement, peux-tu me présenter l’association Entourage, et me dire quelles y sont tes fonctions ?

Entourage est une association qui a vu le jour en 2014, et vient de l’initiative du président fondateur, Jean-Marc Potdevin, qui, en allant au travail tous les jours, s’était lié d’amitié avec des personnes de la rue. Un matin, il s’arrête et discute avec l’un d’eux qui était habituellement très positif et enjoué, et qui ce jour-là lui a raconté s’être fait agresser dans la nuit et casser les dents. Jean-Marc a décidé d’envoyer un tweet à son réseau pour voir comment aider ce monsieur. Grâce à ce tweet, il a trouvé un dentiste acceptant de le soigner gratuitement. Jean-Marc a alors réalisé que malgré le fait qu’on soit tous hyper connectés, on était malgré tout dépourvus face à ce type de situations et que le réseau pouvait apporter beaucoup de réponses.

C’est de ce constat qu’est née Entourage, avec pour idée de proposer un outil dans la poche permettant d’être solidaires les uns les autres sans pour autant s’engager plusieurs heures par semaine dans une association. Entourage propose une application qui réunit des particuliers, des associations et des personnes en grande précarité et isolées, et qui permet de se donner des coups de main. Les personnes peuvent elles-mêmes exprimer des besoins, récupérer des chaussures, prendre un café, ce qui permet aussi de leur redonner une voix. Les particuliers peuvent se connecter sur l’appli et proposer leur aide par rapport à l’une de ces demandes, puis prendre contact avec la personne qui exprime un besoin.

Ce qu’on cherche chez Entourage, c’est cette rencontre : le coup de pouce matériel va être positif, mais c’est surtout la rencontre qui va être transformante, le fait pour la personne en situation d’exclusion de se sentir vue, reconnue, et qui parfois va se sentir remobilisée, avoir envie de refaire des projets, se ressentir humaine tout simplement. L’outil a d’ailleurs été construit avec un comité de la rue, constitué de personnes qui ont vécu dans la rue ou y vivent toujours. C’est notamment le comité de la rue qui rappelle qu’à certains moments, quand tu vis dans la rue, tu as l’impression d’être uniquement un tas de vêtements sur les marches du métro. Chez Entourage, on essaie de lutter contre ça, de faire en sorte que les gens réalisent que SDF, ce n’est pas une étiquette, c’est une situation. Nous on n’utilise pas ce sigle-là, on dit toujours « des personnes sans domicile » car ce sont des personnes avant tout, avec une personnalité, une histoire de vie, des centres d’intérêt, …

Il y a l’application, mais pour véritablement créer la rencontre on s’est rendu compte qu’il fallait sensibiliser le grand public, car c’est compliqué de déconstruire les préjugés que chacun peut avoir. C’est ce qu’on fait par le biais de « Simple comme bonjour » qui est une plateforme de sensibilisation qui permet de déconstruire des idées reçues telles que « toutes les personnes à la rue sont alcooliques, ou dangereuses ». On organise aussi des événements de convivialité pour permettre à des gens de se rencontrer dans un contexte spécifique, des soirées jeux, des pique-niques, des karaokés, sans étiquette ni se soucier de qui est dans quelle situation et dans le but de rencontrer des personnes qu’on n’aurait pas rencontrées dans sa sphère habituelle. Entourage c’est un peu le pari de faire en sorte qu’il y ait des rencontres qui se créent entre personnes qui ne se ressemblent pas.

Aujourd’hui, je développe le réseau Entourage à Rennes, le noyau dur que j’ai développé depuis un peu plus d’un an, et en Ile et Vilaine, où on se développe en s’adaptant aux besoins territoriaux. L’objectif est que le réseau finisse par être en mesure d’accompagner tout le monde peu importe où chacun se trouve, et à terme dans toute la Bretagne.

En quoi les personnes que tu as rencontrées peuvent-elles être qualifiées de « différentes » ? Que penses-tu de ce qualificatif ? Comment comprends-tu la notion de « différence » ?

Je dirais déjà qu’une vie où on ne rencontre pas des gens différents, où on n’a pas d’intérêt pour la diversité à travers la rencontre, c’est une vie peu enrichissante. Ne rencontrer que des gens qui pensent pareil, qui ont eu des expériences similaires fait qu’on se retrouve peut-être dans une certaine zone de confort, mais on est un peu anesthésié, on ne se fait pas bousculer. La rencontre avec des gens différents, même si on a tous des préjugés et que ça n’est pas évident du tout de les dépasser, est transformante. Rencontrer quelqu’un de différent va nous chambouler, mais ça va aussi créer un peu de magie dans notre lien aux autres, à la société et au monde en général.

Oui, les personnes en situation de rue n’ont finalement de différence avec nous que la situation dans laquelle elles se trouvent. Pour certaines, cela peut aussi correspondre à des parcours de vie chamboulés ou à des choix. Il faut aussi accepter que ce n’est pas forcément l’idéal de tout le monde d’avoir un appartement, un travail de 9h à 17h. Certains ont décidé de rejeter ça, et ils ont d’autant plus de choses à raconter. Ils apportent des valeurs, des visions du monde différentes. Qu’on soit d’accord ou pas d’accord, peu importe. Ce que je trouve génial justement, c’est de rencontrer des personnes avec lesquelles je ne suis pas d’accord. C’est ça qui fait avancer, évoluer, et apprend à nous adapter à un monde qui change.

Pendant longtemps, j’ai pensé que c’était à travers les voyages, la rencontre d’autres communautés et cultures qu’on rencontrait l’altérité. Grâce à Entourage je me rends compte qu’on n’a pas forcément besoin de voyager très loin pour faire des rencontres qui vont nous changer ou chambouler notre vie.

Que dirais-tu que cet engagement a provoqué chez toi ? qu’as-tu appris ?

Entourage était un challenge au départ, car il fallait installer le réseau à Rennes, avec des partenariats, des liens avec des collectivités, les associations, le grand public, les personnes sans domicile. L’expérience m’a appris à parler à tout le monde, à avoir plein d’interlocuteurs différents, avec la même implication, le même respect et le même intérêt à chaque fois. A être curieuse de la manière dont les choses fonctionnent sur ce territoire-là et d’adapter la proposition d’Entourage à ses besoins.

J’ai aussi appris l’intérêt de se pousser, d’aller à la rencontre des autres, et de se rendre compte que globalement, il y a peu de refus. Les gens sont contents de discuter, de passer un moment à plusieurs. J’aime beaucoup ces contacts vis-à-vis desquels on a une petite appréhension et de se rendre compte que quand on est dans une posture bienveillante et à l’écoute, on reçoit souvent la même réponse en retour. Finalement, on se rend compte qu’il y a des histoires absolument merveilleuses quand on sort de sa zone de confort et qu’on rencontre des personnes qu’on n’aurait jamais rencontrées sinon.

Qu’est-ce que tu as trouvé de particulièrement difficile dans cette expérience ?

Ce qui a été difficile, ne venant pas de la précarité et du social en France, ça a été de tout découvrir et assimiler en même temps. De découvrir aussi que les personnes accompagnées vont partager leurs situations et leur désarroi, et qu’on n’est pas là chez Entourage pour apporter une solution, ou pour faire un accompagnement social. On est là pour écouter, et parfois ça peut être assez frustrant de se dire que la personne souffre de sa situation et qu’on n’a pas de baguette magique pour l’aider. C’est très important de ne pas tomber dans le rôle du sauveur et du super-héros qu’il peut y avoir dans le social, et qui au final ne rend pas vraiment service aux personnes. Une fois, à la fin d’un événement, une des personnes m’a dit « moi je n’ai nulle part où dormir et toi tu rentres chez toi ». Face à cette situation, et on a beau s’y être préparé, ce n’est pas simple : « oui, c’est vrai et malgré tout je n’ai pas de solution d’hébergement pour toi ce soir. Mais on peut se parler la prochaine fois, tu peux revenir aux événements qu’on propose ». Montrer qu’il y a un soutien mais qu’on n’a pas de solution à tout. Les fausses promesses pour les personnes qui sont dans des parcours compliqués, il n’y a rien de pire. Il faut faire très attention, mais c’est beaucoup plus facile à dire qu’à faire. On a très vite envie de dire « je vais me renseigner, je vais voir ce que je peux faire, je vais essayer de t’aider ». Ça échappe rapidement, mais ça peut avoir des conséquences graves sur les espoirs qu’on éveille chez quelqu’un. On prend une responsabilité qui nous dépasse, il ne faut pas oublier que chacun est maître de son destin, même si les coups de pouce dans la vie c’est hyper important, et notamment dans le parcours pour sortir de la rue qui est semé d’embûches.

En quoi dirais-tu que cette expérience t’a changée ?

Je pense que l’expérience m’a changée, déjà dans mon rapport aux autres, dans ma connaissance aussi des différents parcours, et le fonctionnement de ma société en général.

Ça m’a appris à me faire confiance, à faire confiance à mon instinct. Et surtout, je suis super épanouie de travailler aujourd’hui au sein d’une équipe bienveillante, avec des objectifs en lesquels je crois profondément. Créer un réseau comme ça, ça apporte énormément au territoire. Plus de bonheur finalement !

Comment fais-tu pour diffuser ce regard « différent » autour de toi ?

Je pense que je porte un regard un peu différent, j’ai des discussions un peu différentes avec mes proches et mes amis. J’ai l’impression que j’ai aussi un rôle de sensibilisation au quotidien avec des personnes qui n’ont pas forcément vécu ces rencontres qui peuvent transformer notre regard.

Ça ne s’arrête pas à ma vie professionnelle, c’est une forme de responsabilité de sensibiliser autour de moi. Ça vient tout seul, car j’ai un métier qui apporte beaucoup de questions et donc de discussions sur ce que je fais, les actions d’Entourage, … Heureusement que j’aime bien en parler (rires) !

Quel conseil donnerais-tu à une personne qui souhaiterait elle aussi s’engager chez Entourage ou auprès de ses bénéficiaires ?

De croire en le processus. Si une personne avait des appréhensions, je lui conseillerais de commencer par l’atelier de sensibilisation. Entourage a le mérite de prendre par la main ceux qui ont envie de s’engager et qui ne savent pas bien comment.

Si on ne sent pas à l’aise de rencontrer des personnes à la rue, on peut déjà commencer par ne pas changer de trottoir quand on croise une personne, ne pas sortir son téléphone parce qu’on se sent mal à l’aise par rapport à cette situation qui met en lumière les échecs de notre société. Commencer par un bonjour, un sourire, et se dire que peut-être un jour il y aura un déclic particulier, on va passer le pas et s’asseoir pour discuter un peu. Ne pas faire semblant au risque d’invisibiliser encore plus. Ça déjà, comme engagement, c’est beaucoup.

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Pour en savoir plus sur Quitterie et Entourage :

Marie et son passage de la construction au vin

Peux-tu te présenter en quelques mots ainsi que ton parcours ?

Je m’appelle Marie, je suis d’origine toulousaine, j’ai 38 ans. Je suis juriste, j’ai fait mes études de droit à Toulouse et des études de financement de projets à Nanterre. J’ai habité et travaillé 10 ans à Paris en tant que juriste. Après ces 10 années, je me suis reconvertie dans le domaine du vin et j’ai fait un master de marketing des vins à Montpellier.

Je t’ai proposé cet échange pour que nous parlions de ton passage de la construction au secteur du vin. Peux-tu me raconter comment tu en es arrivée à cette transition ?

J’ai un très bon souvenir de mes années parisiennes chez Bouygues, avec des responsables que j’admirais beaucoup, avec qui je m’entendais bien. Je crois que j’étais dans ma zone de confort, tout se déroulait à merveilles, et avec le recul, je me dis que j’ai eu beaucoup de chance.

Au bout de 6 ans, j’ai demandé une mutation à Lyon, et c’est ce passage-là, dans la même structure mais dans une filiale qui m’a fait changer de voie. Je crois qu’à Lyon, je ne trouvais plus mes repères alors qu’il s’agissait de la même structure. Je n’y retrouvais plus les valeurs auxquelles j’adhérais au siège. La position de juriste n’y était pas du tout valorisée, il était considéré comme l’empêcheur de tourner en rond. Il m’a fallu quelques semaines pour me rendre compte que cela ne me convenait pas, et j’ai décidé de partir sans n’avoir aucun plan pour la suite.

A cette époque-là, mon frère revenait de Nouvelle Zélande et avait le projet de s’installer dans le sud et de reprendre les vignes familiales. Il m’a proposé d’acheter des vignes, ce que j’ai fait, j’ai intégré le GFA familial et me suis dit que cela pouvait être l’opportunité de creuser cette voie. C’est comme ça que j’ai bifurqué en me disant « on verra », sans avoir de plan plus précis que ça. Mon frère avait l’air heureux, et ça m’a donné envie de rejoindre ce secteur.

Quelles ont été tes missions au Syndicat des Vins de Touraine ?

Je gère un syndicat de vignerons, plus exactement un organisme de défense et de gestion, ODG. C’est un organisme qui gère l’appellation d’origine contrôlée Touraine. On est là pour développer la notoriété et l’image de l’AOC et s’assurer que les vignerons respectent le cahier des charges de l’appellation. Je fais du droit, de la communication, de la stratégie, c’est un poste très polyvalent ce que j’adore. J’ai aussi à gérer des problèmes humains, l’appellation dans son ensemble. J’ai une grande liberté, et c’est ce que je cherchais dans mon nouveau poste.

Je manage deux personnes, ce que je n’avais jamais fait auparavant, et je suis en contact avec le président, le vice-président. Ça n’a rien à voir avec une grande entreprise, on est très peu nombreux et il faut tout faire.

Est-ce qu’en arrivant dans le monde du vin, tu avais des projections, des attentes particulières ?

Je pense que j’avais un peu une image d’Epinal (rires). J’imaginais que les gens étaient des passionnés, et donc toujours enthousiastes, heureux de leur travail. J’idéalisais ce monde-là. Dans la réalité, c’est un peu différent. Le monde du vin, c’est le monde agricole, où tout n’est pas si simple que ça.

En quoi les milieux de la construction et celui du vin peuvent-ils être qualifiés de « différents » ? Que penses-tu de ce qualificatif ? Comment comprends-tu la notion de « différence » ?

La principale différence, c’est que je suis confrontée à des personnes très différentes de moi, alors que chez Bouygues, j’avais l’impression que tout le monde se ressemblait, on était tous sur le même modèle. On avait tous fait les mêmes études, les mêmes écoles. Moi qui n’avais pas fait les grandes universités de droit parisiennes, je me sentais parfois un peu décalée par rapport à la majorité des personnes qui constituaient le service juridique, c’est dire !

Là, je fais l’expérience de rencontres avec des personnes complètement différentes, qui n’ont pas la même expérience, qui n’ont pas le même cursus d’études. On est dans une grande diversité : des ingénieurs très diplômés comme des personnes qui n’ont pas le bac. En revanche, ils ont un point commun : ils sont tous chefs d’entreprise de TPE ou de PME, avec des salariés. Certains le sont de père en fils, pour d’autres ce sont de néo-vignerons. Même si c’est dans le même milieu, sur un même produit, ce sont des profils beaucoup plus variés que chez Bouygues.

Que dirais-tu que cette expérience a provoqué chez toi ? qu’as-tu appris ?

Je pense qu’au début, je me suis surtout demandé comment j’allais réussir à me faire comprendre par tous ces profils si différents. Il y a eu un choc des cultures. J’avais toujours travaillé de manière très structurée, avec les outils adéquats internes à l’entreprise. J’ai été obligée d’expliquer l’intérêt de mettre en place d’autres manières de travailler, des choses qui parfois étaient tellement évidentes que je n’arrivais pas à les expliquer. Je crois que moi je me disais « c’est comme ça qu’on doit travailler » (rires). Il a fallu du temps pour que chacun y trouve de l’intérêt, mais ça a fini par marcher.

L’expérience m’a permis de beaucoup me remettre en question. Au lieu de forcer les autres à rentrer dans mon schéma de pensée, je me suis mise à prendre davantage les autres comme ils sont, avec leurs propres manières de faire, leur propre rythme. Ca a développé ma compréhension de l’autre, mon écoute et ma patience. J’accepte davantage.

Je savais déjà que les personnes qui travaillent dans l’agriculture n’étaient pas motivées par l’argent, mais mon expérience actuelle le confirme. Je me demande parfois ce qui les motive, d’ailleurs, car travailler dans l’agriculture est quand même globalement une grosse galère… Un choix par défaut, un besoin d‘être au contact de la nature, une passion pour certains, prendre soin de leurs vignes. Mais certains néo-ruraux déchantent assez vite. Ce sont des métiers durs physiquement et moralement, je crois qu’on enjolive beaucoup ces carrières. Je trouve les vignerons courageux, ils n’ont pas choisi la facilité !

En quoi dirais-tu que cette expérience t’a changée ?

Je n’ai pas l’impression d’avoir changé. Déjà chez Bouygues, par le biais de la promotion immobilière, j’avais l’impression de participer à la bétonisation et à l’artificialisation des sols. Ça m’a toujours questionnée d’avoir une activité professionnelle qui contribuait à la croissance carbonée. J’avais des états d’âme de travailler pour une industrie polluante.

Ce qui me motive aujourd’hui, c’est d’avoir des projets autour de l’agro-écologie, de la transition environnementale. Je me dis qu’il y a des choses à faire là-dessus dans le milieu du vin, d’accompagner des vignerons sur ce chemin-là. C’est difficile, il faut faire changer les mentalités, mais je vois que les choses bougent.

Comment fais-tu pour diffuser ce regard « différent » autour de toi ?

Je crois que le fais surtout vis-à-vis de mon frère. J’ai l’impression d’être investie d’une mission de coach vis-à-vis de lui. Je lui donne des conseils, on échange beaucoup. J’ai une vision plus claire du milieu, et j’essaie de lui transmettre dès que je peux. J’ai l’impression de créer un lien fort avec lui par ce biais, plus fort que si j’étais restée chez Bouygues. Et plus largement avec mes parents, qui gravitent autour. Le sujet m’a rapprochée de ma famille.

Quel conseil donnerais-tu à une personne qui souhaiterait elle aussi se reconvertir dans le milieu du vin ?

Je crois que je lui dirais de plus réfléchir que moi ! (rires). J’ai choisi cette nouvelle voie sans réfléchir, et avec un peu de recul je me dis que c’était un peu inconscient. Je ne savais pas du tout où je mettais les pieds, je ne connaissais pas le milieu.

Je pense que je donnerais le conseil d’étudier davantage la taille de la structure, les modalités de fonctionnement, l’économie du vignoble, la notoriété de la région, les perspectives d’avenir. Les rapports politiques aussi, qui sont les décideurs. Je pense que ça aide beaucoup à mieux trouver sa place à l’arrivée.

Quel bilan fais-tu à date de ton expérience ?

Je me dis que je ne m’en suis pas si mal sortie ! Que finalement, ce n’est pas si difficile de changer de secteur. C’est hyper positif de sortir de sa zone de confort, c’est grisant, il y a du challenge. Je suis très contente de mon expérience. Je crois que j’avais peur de changer de voie, et finalement ce n’était pas si terrible que ça.

Quels sont tes principaux projets en cours ou à venir ?

J’aimerais un jour me lancer dans une activité de conseil aux vignerons, une fois que j’aurai plus d’expérience, mais aussi quand j’aurai le courage de monter mon activité (rires). Une activité de négoce, en créant une marque. Pourquoi pas les deux d’ailleurs ?

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Le site du syndicat des vins de Touraine

Interlude : Extrait de « Du bonheur » de Frédéric Lenoir

« Diogène Laërce rapporte que lorsqu’on demandait à Aristote ce qu’était un ami, il avait coutume de répondre : « Une seule âme résidant dans deux corps ». Montaigne ne dira pas autre chose pour qualifier son amitié avec Etienne de la Boétie : « Et à notre première rencontre (…) nous nous retrouvâmes si pris, si connus, si obligés entre nous, que rien dès lors ne nous fut si proche que l’un à l’autre ». Réciprocité, car l’amour, pour nous épanouir, a besoin d’être partagé : on ne peut être que malheureux d’aimer quelqu’un qui ne nous aime pas. J’ajouterais à ces deux dimensions une troisième, plus implicite chez Aristote : l’altérité, parce que ce qui nous touche chez l’autre, c’est aussi sa différence radicale, irréductible, ce qui est unique en lui, son visage propre. Nous nous réjouissons de la singularité, mais aussi de la liberté de notre ami, et souhaitons qu’elles se fortifient toujours plus. »

Amandine, une Lyonnaise à New York

Peux-tu te présenter en quelques mots ?

Je m’appelle Amandine, je suis Lyonnaise de souche. J’ai fait quasiment toutes mes études à Lyon, une année en Angleterre, et une année à Nice. J’ai commencé à travailler à Paris, et je vis aujourd’hui à New York. Je dirais que j’aime les choses simples : ma famille, ma petite routine, mon boulot, mes amis, aller au resto…

Je t’ai proposé cet échange pour que nous parlions de ton expérience en tant qu’expatriée aux Etats-Unis, peux-tu me raconter comment tu en es arrivée à aller vivre là-bas ?

Quand j’étais ado, j’ai toujours été attirée par les Etats-Unis, et New York en particulier. Je ne sais pas d’où ça vient exactement. A l’époque, une très bonne amie de ma mère était partie habiter à Détroit. Je l’avais suppliée de me trouver un job d’été, et j’ai été deux étés de suite jeune fille au pair dans une famille de Détroit. Ils m’ont fait voyager, on est allés aux chutes du Niagara, dans le nord du Michigan, Chicago, et la 2e année, on est allés à New York.

J’ai fini par aller m’y installer un peu plus tard, grâce à Mazars. J’étais sur une mission dans le cadre de laquelle je travaillais en lien avec l’équipe de New York. Un jour, une place dans l’équipe américaine s’est libérée et ça a été l’opportunité pour moi de partir. Je ne me voyais pas à l’époque m’installer à Lyon ou ailleurs en France, je me sentais étriquée, j’avais envie de vivre autre chose.

Qu’est-ce qui t’a frappée quand tu es arrivée à New York ?

Ce qui m’a frappée, c’est ce sentiment de liberté, la multi culturalité. Je voyais des femmes qui portaient la burqa, personne ne se retournait pour les regarder. Ici, du moment que tu fais un choix et que c’est assumé, les autres le respectent. Oui, ce qui m’a frappée en arrivant, c’est cette grandeur, cette liberté, le fait d’être anonyme. De pouvoir croiser le voisin en jogging sans me sentir jugée. En France, on n’en est pas là, on se regarde beaucoup trop, l’apparence compte beaucoup trop, on accorde trop d’importance au regard de l’autre. Ici, être noir, arabe, asiatique, multi, c’est normal.

Dès mon passage à Paris avant New York, je m’étais sentie plus libre. New York a été l’étape d’après. Ici, j’ai appris la tolérance, à ne pas faire attention au regard de l’autre.

Est-ce qu’il y a des choses qui t’ont étonnée ?

Je crois qu’en arrivant, je ne me projetais pas beaucoup. Je partais pour trois ans, je voulais apprendre l’anglais. La seule chose qui m’a étonnée, c’est que New York est finalement en retard d’un point de vue technologique, j’ai eu un mal fou à trouver du wifi pour me connecter, j’ai fini comme tout le monde par aller à l’Apple Store. Je trouvais ça fou de me dire qu’à New York, si tu n’as pas de téléphone, tu es perdu (rires).

J’arrivais avec la croyance que les Etats-Unis étaient très en avance sur la France, et en fait il y a des côtés archaïques, le wifi, l’état de routes… Et puis tu comprends que c’est parce qu’il n’y a pas de taxes comme chez nous, ils gèrent les choses différemment.

Qu’est-ce que tu as trouvé de particulièrement difficile dans cette expérience ?

Je dirais que le plus difficile a été de se faire un cercle d’amis, le fait que les gens vont et viennent, finissent parfois par quitter New York. Quand je n’ai pas vu ma famille et mes amis depuis longtemps, je me demande si l’amour que j’ai pour ce pays ne me coûte finalement pas trop. Ce temps que je pourrais passer avec ma famille en France. Est-ce que je ne risque pas de regretter un jour ? Je me pose souvent la question mais je n’ai pour le moment pas la réponse. La crise sanitaire a renforcé notre envie de rentrer en France, d’autant plus que je ne me vois pas vieillir ici, surtout si tu es malade. Mais j’aimerais garder un pied ici, au moins un temps, le temps de refaire notre trou en France. Et puis nos enfants sont nés ici, c’est leur pays. Quand nous on dit qu’on va rentrer, pour eux ça veut dire partir. Ça fait longtemps qu’on habite ici, qu’est-ce que ça veut dire que rentrer ? Je voudrais vraiment que les enfants emportent quelque chose de cette expérience.

En quoi dirais-tu que les personnes que tu as rencontrées au cours de ton expérience new yorkaise peuvent-elles être qualifiées de « différentes » ? Que penses-tu de ce qualificatif ? Comment comprends-tu la notion de « différence » ?

Ah oui, ici, c’est complètement différent de la France. Je ne supporte plus le côté « jamais content » de certains Français. Ils perdent une énergie folle à dire tout ce qui ne va pas ! Certains disent que c’est positif de toujours tout remettre en question, moi ça me fatigue. A New York, j’aime le côté opportuniste : faire du business, monter des projets, et si ça marche, c’est génial. Cette positive attitude qu’il y a ici.

Je dirais que les New Yorkais sont opportunistes, mais dans le bon sens du terme. Pas dans le sens « je vais me servir de toi », mais plutôt dans le fait de penser à de nouvelles idées, ne pas avoir peur d’essayer, d’échouer, de rebondir. On critique souvent le modèle américain sur le fait qu’il n’y a pas de taxes. Mais tu ne pourras jamais forcer les Américains à faire quelque chose qu’ils ne veulent pas faire. En revanche, les riches ici donnent énormément d’argent, par le biais de donations, de fondations. Ils ont une autre façon de faire. C’est un autre système de solidarité, qui n’est pas évident à première vue mais qui existe. Ici, on est libre de donner l’argent à qui on veut, de choisir à qui on le donne.

En quoi dirais-tu que cette expérience t’a changée ?

Je pense que je cherche davantage à comprendre les choses plutôt que de les juger. Je suis arrivée, j’étais comme tout le monde, j’avais une vision hyper positive d’Obama. Et puis j’ai cherché à comprendre le point de vue d’autres gens ici, j’ai discuté avec des Républicains, que certains Français peuvent diaboliser. J’ai posé des questions aux gens, pour comprendre pourquoi la couverture maladie pour tous, ça ne fonctionne pas ici. Bien sûr que sur le fond, ça me révolte, mais c’était important pour moi de comprendre pourquoi certains n’en voulaient pas. Le port d’armes aussi. Bien sûr que je suis fondamentalement contre, mais j’avais envie de savoir d’où ça venait, l’influence des lobbies. Au moins, maintenant, je comprends les choses. J’ai le droit de ne pas être d’accord, mais je les comprends.

Juger, se moquer, notamment sur l’apparence, c’est trop facile. Après, je parle vraiment de New York, une ville super éclectique et avec beaucoup de diversité culturelle, je pense que c’est particulier. Ca n’est sûrement pas pareil partout aux Etats-Unis.

Comment fais-tu pour diffuser ce regard « différent » autour de toi ?

Dans mon entourage proche, il y a des personnes qui partagent ce regard d’ouverture sur les choses, je peux leur expliquer comment je vois les choses. D’autres en revanche portent un regard très négatif sur les Etats-Unis, et je sais que je ne pourrai jamais leur faire comprendre ma vision des choses. Ils sont dans des schémas, dans le même environnement depuis toujours.

J’adore le débat, provoquer les gens. Je me suis déjà mis des gens à dos pour ça, mais je ne peux pas m’en empêcher. Je donne mon avis, quand quelque chose me heurte, je le dis. Quand tout le monde a jugé les Etats-Unis quand Trump est arrivé au pouvoir, ça m’a exaspérée. Je trouvais ça fou qu’on puisse juger comme ça sans connaître le pays. Je me suis retrouvée à défendre un bonhomme que je déteste pour faire comprendre la manière de penser à l’américaine. A expliquer que s’il avait été élu, c’était parce qu’il n’était pas un politique, que les gens voulaient quelqu’un qui fasse vraiment ce qu’il avait promis qu’il ferait. Sur la forme, il n’était clairement pas là, mais sur le fond il a tenu ses promesses, et je pense que c’est ce que les Américains voulaient.

Globalement, je trouve qu’on manque souvent de faits pour se faire sa propre opinion. On juge souvent trop vite, sans savoir.

Quel conseil donnerais-tu à une personne qui souhaiterait elle aussi partir vivre à New York ?

La vie est trop courte pour ne pas vivre des aventures ! Vas-y, il va t’arriver tellement de choses… Quand les gens ont une envie, d’aller voir ailleurs, je les pousse à le faire. A aller chercher l’épanouissement quand ils ne le trouvent plus dans leur vie du moment. Il vaut toujours mieux avoir des remords qu’avoir des regrets. Go for it ! Si tu t’es trompé, c’est pas grave. C’est bien plus grave de se dire qu’on aurait dû y aller et de regretter de ne pas l’avoir fait.

C’est aussi comme ça que je me justifie vis-à-vis de ma famille en France. Même si j’éprouve de la culpabilité parfois, au moins je sais que je suis plus épanouie ici que je ne l’aurais été en restant en France. Et je pense que mes proches le comprennent, même si cela a pris du temps. C’est tellement nourrissant de vivre cette aventure ! Sortir de ma zone de confort, c’est ce qui me plaît.

Mathilde, co-fondatrice de l’association Champ Libre

Peux-tu te présenter en quelques mots ainsi que ton parcours ?

Je m’appelle Mathilde, j’ai 33 ans. Je travaille dans le développement urbain, et j’ai un goût prononcé pour tout ce qui touche à la chose publique, les projets urbains, mais aussi l’engagement associatif. Deux mondes dans lesquels j’ai fait des allers-retours au cours des 10 dernières années de ma vie.

Je t’ai proposé cet échange pour que nous parlions de ton engagement à Champ Libre, peux-tu me présenter l’association, et me raconter comment tu en es arrivée à la rejoindre ?

Champ Libre, c’est une association qui organise des rencontres qu’on qualifie « d’inédites », entre des personnes en situation d’isolement et des personnes qui ont envie de partager un métier, une passion, ou tout simplement envie de rencontrer des personnes qu’elles n’ont pas l’habitude de croiser tous les jours. Les rencontres qu’on organise sont finalement plus des prétextes pour créer du lien social. On organise des ateliers socio-culturels dans des lieux d’isolement, surtout en prison mais aussi dans un centre d’hébergement qui accueille les sortants de prison, et dans un hôpital psychiatrique. Les thématiques sont très variées : les politiques environnementales, la ville, l’archéologie, avec l’intervention d’universitaires ou experts, mais aussi du graphisme culinaire, du yoga, de la danse, … On ne se fixe aucune contrainte, l’important c’est surtout que les personnes qui viennent animer les ateliers aient envie d’être là et de partager.

Autour de ces rencontres se jouent beaucoup de choses : le lien social, mais aussi l’enjeu de la démocratisation de l’accès à des pratiques, des savoirs, d’ouverture à des débats sur des questions de société, avec en général autour de la table des personnes qui viennent d’univers très différents et qui n’ont pas les mêmes points de vue sur les choses. Le point de départ de Champ Libre, c’est vraiment l’ouverture à l’autre. En parallèle des ateliers, on organise des événements de vulgarisation des questions liées à l’isolement : des apéros débats, et des rendez-vous buissonniers, avec un intervenant qui vient présenter un sujet. L’objectif est de se nourrir l’esprit, de se poser des questions sur ce qu’on fait et pourquoi on le fait.

Je suis arrivée au tout début de l’aventure, les statuts venaient d’être déposés. Le concept avait été pensé par deux amies avec qui j’avais été bénévole au sein d’une association qui s’appelle le Genepi, une association étudiante qui organise du soutien scolaire en détention. J’avais quitté Paris et en y revenant, j’avais envie de reprendre un engagement associatif. J’ai recontacté une de ces amies, qui m’a parlé du projet. J’y ai tout de suite adhéré, dans la mesure où il était inspiré du Genepi mais ne se limitait pas au public carcéral. Finalement, en prison on retrouve beaucoup de gens qui sont passés par la rue, par les hôpitaux psychiatriques, tous ces milieux fonctionnent un peu comme des vases communiquants. Ça n’a donc pas de sens de se limiter à la prison, il faut l’aborder de manière plus systémique. La prison est déjà un univers cloisonné, qui échappe au regard du grand public, et où interviennent beaucoup d’associations spécialisées sur le milieu carcéral, et tout ça tend à faire de la problématique carcérale une problématique à part.

La 2e différence avec le Genepi était qu’on voulait rendre le projet accessible à des personnes qui souhaitaient s’engager en parallèle de leur travail, pour contribuer au renouvellement des formes d’engagement associatif, en proposant un engagement souple pour ne pas faire peur aux gens et que l’engagement reste accessible, y compris à des personnes qui n’avaient pas une culture associative très poussée.

Quelles ont été tes missions à Champ Libre ?

Quand je suis arrivée, les statuts étaient déposés mais les filles avaient du mal à concrétiser les premiers partenariats avec des établissements. On n’était pas connues, il fallait acquérir la confiance. On s’y est mises à trois, et au bout de six mois on concrétisait notre premier partenariat.

Au départ, je faisais un peu de tout, mais si je devais retenir une contribution de ma part, je dirais que ça a été le fait d’accompagner l’émergence et la structuration de l’association. J’intervenais aussi en ateliers, mais j’étais surtout orientée « consolidation et pérennisation du projet », je suis beaucoup intervenue aussi sur la structuration de la gouvernance. Aujourd’hui, je suis encore au Conseil d’Administration mais je n’interviens plus sur le volet opérationnel.

En quoi les personnes que tu as rencontrées peuvent-elles être qualifiées de « différentes » ? Que penses-tu de ce qualificatif ? Comment comprends-tu la notion de « différence » ?

La différence à Champ Libre, je l’ai vécue à deux niveaux : d’une part dans le cadre des ateliers, au contact des publics bénéficiaires qui n’avaient pas du tout le même parcours que moi. Mais aussi dans le collectif associatif, d’une façon complètement différente. Il y a bien sûr une forme d’homogénéité sociale au niveau des bénévoles, en revanche aucun bénévole ne se ressemble. Surtout au début, on avait toutes des tempéraments très différents, et j’ai vraiment l’impression d’avoir été témoin de la puissance du collectif. Chacune apportait une brique fondamentale au projet, et Champ Libre ne serait pas aujourd’hui Champ Libre si l’une des membres n’y avait pas participé.

Et puis il y a aussi le contact avec les intervenants : la différence, la diversité, on l’a aussi beaucoup traitée par le biais des thématiques qu’on proposait. On se faisait un malin plaisir à proposer des thèmes un peu décalés, au-delà des classiques ateliers photos ou musique, dont on aurait pu croire qu’ils n’intéresseraient jamais les détenus. En fait, ils adoraient ces sujets, exprimaient un vrai intérêt, ce qui nous a amenées à faire intervenir des personnes avec des profils très variés.

Que dirais-tu que cet engagement a provoqué chez toi ? qu’as-tu appris ?

Beaucoup de choses ! Mais je ne suis pas sûre que l’engagement ait vraiment provoqué des choses, je crois que ça a plus été une prolongation de moi même, une façon d’exprimer et de révéler des choses qui étaient déjà là. Ça m’a permis de cultiver un certain nombre de traits de personnalité, notamment le goût du collectif, dont j’ai réalisé qu’il avait beaucoup de sens pour moi.

J’ai aussi adoré la remise en question que provoquait le fait d’assister aux ateliers. A chaque fois, je sortais en m’étant posé un milliard de questions, j’avais été amenée à me mettre à la place de gens très différents et j’adore ça. La relativité des points de vue et des façons d’aborder le monde. Sortir de sa zone de confort, ça bouscule mais en délicatesse, une bousculade agréable (rires).

Qu’est-ce que tu as trouvé de particulièrement difficile dans cette expérience ?

La seule chose que j’ai vraiment trouvée difficile, c’est quand nous avons été confrontées au quotidien des personnes, au-delà du temps passé en atelier. En atelier, nous étions là pour sortir les personnes de leur quotidien, les ouvrir sur autre chose, c’était presque un rôle facile. En revanche, dans les centres d’hébergement, nous pouvions être amenées à créer une relation sur la durée, voire des liens d’amitié. Certaines personnes hébergées sont devenues bénévoles pour Champ Libre. Evidemment, quand tu crées ce genre de liens, tu t’attaches, et quand quelqu’un a un problème, tu as envie d’aider.

A un moment on a voulu aider quelqu’un qui s’est retrouvé dans une situation très compliquée. On s’est démenées pour trouver des solutions, on a essayé de passer par nos réseaux personnels, mais on n’avait pas mesuré l’ampleur du défi. Ça a été une erreur, on s’est fatiguées car on avait pas de solution, et on a suscité de faux espoirs chez lui, et donc de la déception. On a fini par prendre de la distance et il nous en a beaucoup voulu. Ça a été une grande leçon de vie pour nous, on a été confrontées à nos limites dans le fait de bien appréhender le sujet de la différence.

En quoi dirais-tu que cette expérience t’a changée ?

Je ne dirais pas que ça m’a changée, c’était une prolongation de mon expérience au Genepi. C’est plutôt le Genepi qui m’a permis de révéler une partie de moi-même, d’affirmer certaines choses. Mon attrait pour les questions sociales notamment.

Je dirais aussi que ça m’a beaucoup appris sur moi, comme tous les engagements associatifs que j’ai eus d’ailleurs. Finalement, c’est dans la relation à l’autre qu’on se découvre, qu’on s’affirme. Champ Libre, ça n’était que de la relation à l’autre, dans la construction du projet avec le collectif, dans les relations nouées avec les bénévoles. J’ai eu l’impression systématiquement, par l’ajustement permanent avec les autres, d’être amenée à me recentrer sur ce que je faisais de mieux. Ça implique aussi d’accepter qu’il y a des choses que tu fais moins bien que d’autres, de déconstruire la vision fantasmée qu’on peut avoir de soi-même.

Comment fais-tu pour diffuser ce regard « différent » autour de toi ?

Chez Champ Libre, l’objectif est de diffuser ce goût pour la différence et l’ouverture, ce qui était aussi ce qui nous fédérait au sein du noyau initial. L’envie d’aller vers l’autre revenait sans arrêt dans nos valeurs, dans nos réflexions. L’un des objectifs de Champ Libre est aussi de bousculer les préjugés, et on incite beaucoup les bénévoles, les participants aux débats à en parler.

Au-delà de Champ Libre, je pense que je le fais en bousculant les gens dans leurs habitudes. Délicatement bien sûr (rires). Aussi en attirant l’attention des gens sur des façons de penser, des points de vue différents, des publics différents. Le simple fait de parler de mon engagement à Champ Libre était une façon de bousculer mon entourage au sens large. La prison, ça cristallise beaucoup de peurs et de fantasmes. Le simple fait de dire que j’intervenais en prison suscitait la curiosité, c’était l’occasion de démystifier les choses, de parler des publics accompagnés.

Aujourd’hui, dans mon travail, quand il s’agit par exemple de recruter, j’aime bien aller chercher les CVs qui sortent du moule habituel, attirer l’attention de mes collègues sur d’autres types de parcours. Au-delà, aujourd’hui tous mes clients sont étrangers, ça m’oblige à titre personnel mais aussi au niveau de l’équipe à nous mettre à leur place, à nous demander de quoi ils ont vraiment besoin. Ça fait travailler l’écoute, qui est fondamentale dans la capacité à se mettre à la place des autres.

Quel conseil donnerais-tu à une personne qui souhaiterait elle aussi s’engager à Champ Libre ou auprès de ses bénéficiaires ?

Je lui dirais, je crois, d’accepter de se laisser surprendre. Essaie, et tu ne regretteras pas.

A chaque atelier, je revenais super heureuse. Je me levais tôt pour traverser la région parisienne le samedi matin, mais c’était tellement riche, j’apprenais du fond de ce qui était partagé, mais aussi grâce aux gens qui étaient là. Ces rencontres, ça nourrit, ça booste, ça recharge les batteries à chaque fois.

Quels sont tes principaux projets en cours ou à venir ?

Je suis dans une période où je n’en ai pas vraiment au plan associatif. Certainement du fait que je sois maman depuis pas longtemps, et une grande partie de mon attention et de mon énergie passe là-dedans. Avant, c’était un vrai besoin pour moi de m’engager dans des projets, sinon j’avais l’impression qu’une partie de moi ne s’exprimait pas, c’était un besoin quasi vital.

Je pense que c’est aussi lié au fait que dans mon travail actuel, j’ai cette ouverture sur l’international, je travaille dans des pays où il y a des enjeux sociaux très forts. Et le fait de travailler avec des cultures, des pays étrangers fait que je baigne dans l’interculturalité et que je côtoie la différence au quotidien.

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Pour en savoir plus sur Mathilde et l’association Champ Libre :

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Le site internet de Champ Libre