Solenne et Jean, famille responsable de la 2e maison Lazare à Nantes

Pouvez-vous vous présenter, ainsi que votre parcours ?

Solenne : J’ai envie de nous présenter par le biais de notre couple : on s’est mariés en 2015, lors duquel on a annoncé à nos familles et nos amis qu’on partait vivre en Australie. J’avais besoin de couper avec mes parents, avec ma vie d’avant. J’ai fait une école de commerce et je n’avais pas envie de faire comme tout le monde, partir en conseil à Paris en sortant d’école. Jean avait un boulot à Bordeaux, et on aurait pu aller s’installer ensemble là-bas. Moi, la perspective d’être de jeunes mariés post-école, à Bordeaux, avec une petite famille bien comme il faut, ça me donnait envie de partir très très loin. Du coup, on est partis très très loin (rires) ! J’avais trouvé un stage en Australie, et Jean a accepté de me suivre, avec la motivation de progresser en anglais. Ce voyage a marqué notre aventure de couple.

Jean : Et en plus, on a eu plein d’amarillos là-bas ! Rob et Libbie, une famille australienne, la marraine de l’un de nos enfants…

Solenne : On ne savait pas pour combien de temps on partait, et on est finalement restés un an et demi. On s’est ensuite installés à Lyon sans y connaître personne. Jean a très vite trouvé un boulot, moi j’ai monté une boîte dans le yoga. Ça a été une période dense : on a eu deux enfants, on a déménagé 3 fois, il y a eu le confinement… On s’est fait plein de copains, la ville était chouette mais on avait, malgré tout, tous les deux envie de changement. Suite au confinement, on a décidé de s’installer à Nantes, attirés par l’ouest depuis longtemps.

Jean : Un jour, Solenne m’a proposé de regarder avec elle un live de l’association Lazare, qu’on ne connaissait pas du tout. C’était une soirée de levée de fonds que l’asso organise tous les ans. Lazare proposait de financer une partie de cette maison, dans laquelle on vit aujourd’hui. A la fin du live, ils ont dit qu’ils cherchaient une famille pour être responsable de la nouvelle maison de Nantes. On s’est laissé porter, on a échangé avec le directeur de l’association, puis avec des couples responsables à Nantes et à Toulouse. Et on a décidé de candidater.

Solenne : Deux mois après, l’association nous disait « go », et j’apprenais en même temps que j’étais enceinte de notre 3e enfant !

Quel est le projet de l’association Lazare ?

Jean : Il y a actuellement 12 maisons Lazare en France, et il y en a aussi à Bruxelles, Genève, Madrid, Mexico… Le but, c’est de réinsérer par l’amitié des personnes qui ont été en galère, ou en très grande galère, qui sont notamment passées par la rue, avec souvent des problèmes psychologiques et d’addictions (drogue, alcool). Certaines ont connu des périodes de détention. Il y a quasiment toujours des points de rupture dans la famille. Quelqu’un qui n’a pas eu de chance dans sa vie cumule tous ces problèmes à la fois.

Le projet de l’association, c’est de vivre ensemble, et la réinsertion. Tu vis en coloc, avec en général une parité femme / hommes. Chez nous, c’est une maison sous forme de studios avec 9 ou 10 personnes en galère et 4 ou 5 jeunes pros. Ils sont autonomes dans leur studio, avec des engagements à respecter : payer un loyer, s’abstenir de consommer ou de détenir de la drogue ou de l’alcool dans la maison. C’est d’ailleurs un engagement qu’on tient aussi : pas d’alcool chez nous. Ensuite, il y a le service et le maintien de la maison. La participation à des temps collectifs, par exemple des dîners de colocs, les dîners du vendredi soir, des week-ends de maison. Globalement, le projet, c’est d’offrir un toit et de retrouver du lien social.

Solenne : Il n’y a pas d’exigence en matière de durée de vie au sein de la maison, et pas non plus d’exigence de boulot. Il y a plein de dispositifs où c’est une condition pour pouvoir rester dans le logement. Ici, l’idée c’est que tu rentres dans la maison, et peut-être que tu ne repars que 10 ans après.

Qu’est-ce qui vous a plu dans le projet Lazare ? Quelles sont les convictions qui vous ont fait vous engager dans le projet ?

Solenne : Il y avait le côté « engagement du quotidien ». On n’arrivait pas à prendre des engagements après l’école, le week-end, alors qu’on avait cette envie de s’engager. Une envie de partager quelque chose à deux, aussi. On voulait le vivre au quotidien.

Jean : On avait aussi la conviction que tu n’as pas besoin d’aller au bout du monde pour faire de l’humanitaire, que tu peux servir au coin de ta rue. Il y a plein de formes de service, de solidarité ou d’entraide.

Solenne : On avait plusieurs copains qui étaient partis en humanitaire, nous on s’est dit qu’on avait bien profité de l’Australie, mais qu’on ne se voyait pas forcément partir à l’étranger pour faire de l’humanitaire. C’est ici qu’on voulait le faire. Et du coup, c’est d’autant plus exigeant, à la relecture de nos 8 premiers mois, de le vivre au quotidien. Cet engagement, on le vit tout le temps, on ne peut pas faire une parenthèse. Même les gens autour de nous ont parfois du mal à l’accepter. On est moins dispos pour les familles, les amis. C’est un équilibre qui n’est pas évident à trouver.

Quelle est votre définition du vivre ensemble ?

Jean : Je dirais que c’est un engagement qu’on prend vis-à-vis du collectif, où on accepte les différences et où on bénéficie d’une certaine liberté, mais avec un cadre donné, des règles communes.

Solenne : Aujourd’hui, je trouve qu’on vit dans des petites communautés, on rencontre très peu de personnes qui sont différentes de nous. Le vivre ensemble, c’est intégrer plein de différences avec beaucoup de respect des unes et des autres. Les âges, les origines géographiques, les familles dont on vient, les religions, ces différences, c’est ce que je trouve magique chez Lazare. Il y a beaucoup de tolérance. On l’a vu avec le Covid, au moment des discussions sur le pass ou les vaccins. Ici, les débats sont vivants, très peu polissés. Dans le vivre ensemble, il y a le fait de ne pas toujours avoir les mêmes idées mais d’en parler assez librement.

Jean : Oui, il n’y a pas de filtre, pas de tabou, pas de politiquement correct, et en même temps il y a beaucoup de respect.

Et très concrètement, ce vivre ensemble, il se passe comment ici ?

Jean : Grosso modo, il y a des règles claires : tu payes ton loyer, tu participes au service de la maison, pas de consommation ou de détention de drogue et d’alcool dans la maison, pas de violence physique ou verbale, un suivi avec un travailleur social, une participation aux temps de convivialité collectifs.

Solenne : Le fait d’avoir des règles n’est pas facile à vivre pour les colocs. Quand on discutait récemment avec certains d’entre eux, on leur a demandé ce que serait la vie après Lazare, et l’un d’eux a dit : la liberté. Ils se sentent contraints.

Jean : Et en même temps, certains disent que ces règles sont essentielles, qu’on ne pourrait pas faire sans.  Notre rôle en tant que famille responsable, c’est d’être garants du cadre, accompagner, écouter. Il faut trouver un bon équilibre entre tous ces rôles. Parfois, on doit aussi relancer pour le loyer, recadrer, on peut demander à quelqu’un de partir. Tu peux avoir la difficulté de dire non à quelqu’un qui est à la rue. Mais tu as aussi la joie de dire oui, d’annoncer à quelqu’un qu’il va avoir un toit.

Pouvez-vous partager certaines belles histoires que vous avez vécues depuis votre arrivée ici ?

Jean : Je pense à l’un des gars qui a retrouvé son petit frère depuis qu’il est ici, qui a réussi à reprendre contact avec sa famille. Il a passé 3 ans et demi à la rue, et a décidé à l’un des dîners de maison d’inviter ses frères. Il y a découvert sa nièce d’un an et demi. On est spectateurs de ces moments-là, c’est trop beau.

Solenne : On a aussi eu une jeune femme qui a eu un enchaînement de galères sur un an, sa mère est décédée, on lui a extorqué de l’argent et elle s’est retrouvée à la rue. En fait, on ne s’en rend pas trop compte mais ça peut aller très très vite. Une coloc de l’autre maison Lazare lui a parlé de nous, elle est arrivée, nous a dit qu’elle allait perdre sa place au 115. Au début, elle était sombre, un peu recroquevillée. Là, elle vient de retrouver un boulot après plusieurs années sans retravailler, elle dit qu’elle avait retrouvé une 2e famille, la joie de vivre.

Jean : Pour revenir au vivre ensemble, ce qu’on se dit m’évoque autre chose : le vivre ensemble, c’est quand il y a des personnes pour m’écouter. Un soir, un gars qui vit seul est venu nous voir. En partant, il nous a dit : « merci de m’avoir écouté ». Un de nos colocs nous disait aussi : « si je peux parler 5 minutes par jour à quelqu’un, c’est déjà une journée réussie. »

Comment faites-vous pour favoriser ce vivre ensemble ? Quels sont selon vous les petits gestes du quotidien qui peuvent faire la différence ?

Solenne : Tous les vendredis soirs, on ouvre nos portes : qui veut vient, les colocs viennent s’ils veulent, des personnes de l’extérieur peuvent nous rejoindre. Ce sont des moments que j’adore, il y a les voisins, d’anciens colocs. On ne sait jamais trop à quoi va ressembler ce dîner mais c’est réussi à chaque fois. 

Jean : Ce que je trouve intéressant, c’est que ce vivre ensemble n’a pas de limites, il ne s’arrête pas à la maison. Il y a le voisinage, les gens de passage. Les frontières sont poreuses et ça rend l’expérience intéressante. La convivialité joue un rôle important dans ce vivre ensemble. Le fait de se retrouver autour d’une bonne bouffe, ça réunit !

On a aussi décidé de mettre en place un conseil de maison, ce qui n’existe pas forcément dans les autres maisons Lazare. Une fois par mois, on essaie de se retrouver tous ensemble, d’intégrer les colocs dans les prises de décision de la maison. On essaie de leur faire comprendre qu’on n’est pas leurs parents. On repart par exemple de leur engagement vis-à-vis du service, et on leur propose d’y réfléchir ensemble, de le construire ensemble : qui fait quoi, quand et comment… Dans les recrutements, on a aussi envie de mobiliser davantage les colocs, qu’ils puissent raconter leur expérience au sein de la maison, ce qu’ils aiment ou aiment moins, ce qui est plus dur… C’est aussi leur maison, peut-être d’ailleurs qu’ils resteront après nous. Nous, on a une date de fin, pour eux, on ne sait pas.

Solenne : Ça n’est pas toujours facile, ce projet de responsabilisation. Certains colocs ont 20 ans de plus que nous, et c’est assez subtil de trouver la bonne posture vis-à-vis d’eux. On aimerait parfois qu’ils prennent plus d’initiatives. C’est souvent notre énergie qui porte le projet. On a fait un week-end de maison à Redon, dans une maison prêtée : un sacré défi, on avait tout organisé. On a passé un super week-end, on était 10 coloc et nous. C’est un moment qui les a tous marqués, ils ont envie de recommencer mais tant qu’on ne prendra pas les choses en main pour trouver le lieu, la date, le véhicule, il ne se passera pas grand-chose. Ce qui manque dans cette maison, ce sont des relais, des jeunes pros en fin d’études qui ont envie de vivre ici pendant un an, et de participer au projet de la maison. Qui viendraient chercher les colocs dans leurs studios, pour leur proposer de faire des choses ensemble, pour les bouger.

Qu’est-ce que cette expérience vous a apporté ?

Jean : Je dirais qu’on a appris à se protéger. Au départ, on a mis les gaz, sans filtre, et ce n’est pas viable. Tu te crames sinon.

Solenne : Ça nous apprend nos limites, à dire non, et comment dire non. Apprendre à demander de l’aide, aussi. Ni l’un ni l’autre, on n’est très bons là-dedans. Heureusement qu’on est deux ! Ça nous permet de prendre du recul, de se demander quel sens on veut mettre dans ce qu’on fait. Quelles aides extérieures on peut aller chercher. J’apprends aussi plein de choses sur mon équilibre de vie : la mission c’est bien, mais les copains, le « pour soi » c’est super important aussi. Heureusement, on est très soutenus par l’association.

Jean : Je dirais aussi que ça nous apprend beaucoup sur le couple, l’expérience te réouvre des temps d’échanges intéressants, tu te découvres sur d’autres sujets. Par exemple, le questionnement sur le bon dosage dans le vivre ensemble qu’on mentionnait tout à l’heure : la vie collective, l’engagement des uns et des autres, le partage des responsabilités.

Et si vous deviez en retenir un apprentissage-clé ?

Solenne : Moi je dirais : regarder comment les enfants se comportent avec les colocs. Ils ont une naïveté et une innocence qu’il faudrait qu’on retrouve tous. Ils se fichent de l’apparence, ils jouent au Dobble avec tout le monde. Ils arrivent avec leur jeu de cartes, et cherchent quelqu’un pour jouer avec eux. C’est aussi simple que ça. Nous, on a trop de clichés, trop d’a prioris.

Jean : Moi je pense à l’expérience des dîners du vendredi soir, avec des invités qui viennent dans un cadre assez sécurisant pour eux. Quand tu as un cadre et une authenticité de la rencontre, quand tu te mets dans les bonnes dispositions, n’importe quelle rencontre est possible. Même le gars avec lequel tu n’es pas d’accord. Si tu te mets dans une posture d’écoute, qu’on soit d’accord ou pas, il y a des barrières qui tombent. On en a pas mal, des gens qui n’osent pas venir. Les dîners du vendredi, ça permet d’avoir un premier contact avec des personnes qui ont connu la grande galère, et de repartir en se disant que finalement, ces gens ont aussi des projets, des belles histoires à raconter, une famille.

Et la suite, vous y pensez ?

Solenne : C’est sûr, moi je me demande ce qu’il peut bien y avoir après Lazare. Après avoir vécu aussi intensément pendant quelques années, comment retrouver un équilibre de famille ? Jean : C’est encore un peu tôt pour y penser, mais je me pose aussi cette question. Ici, tu vis des choses tellement incroyables, tellement profondes. Certaines anciennes familles en parlent, du vide que tu ressens après. Nous connaissant, on partira sur un autre projet, on vivra d’autres expériences incroyables !

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