Eric, responsable d’un service de protection de l’enfance

Peux-tu te présenter ?

Je m’appelle Eric, j’ai 53 ans, et je suis issu d’une famille ouvrière de 5 enfants. Mon père était ouvrier à la chaîne chez Renault, ma mère était assistante maternelle et assistante familiale. J’ai donc baigné tôt dans la protection de l’enfance. J’étais 4e d’une fratrie de cinq, avec des frères et sœurs qui ont fait des choix professionnels proches des miens : j’ai un frère enseignant et directeur de Segpa, deux sœurs infirmières.

Après une enfance et une adolescence pas toujours facile, je nais à 18 ans, par la rencontre avec un médecin qui m’apprend à prendre soin de moi et de ma santé. J’ai longtemps voulu être psy, j’ai commencé la fac de psycho mais j’ai finalement fait une formation de moniteur-éducateur pendant deux ans. Les premières années, j’ai travaillé uniquement sur des fonctions d’éduc spé, avec pendant longtemps le sentiment de n’être « que » moniteur-éducateur, un sentiment largement insufflé par mon entourage professionnel.

Je dirais malgré tout que j’ai eu beaucoup de chance dans ma vie professionnelle. Grâce à des rencontres, on m’a proposé dès mes premières années un poste pour créer un service d’accueil d’urgence à Paris, où j’ai monté une équipe et créé un service pour aider les gamins qui tournaient dans les foyers de Paris. J’ai adoré cette expérience. Lorsque le projet a évolué et a déménagé en-dehors de Paris, je l’ai quitté pour en rejoindre d’autres. J’ai aussi fait la connaissance de ma femme à ce moment-là, avec là aussi beaucoup de chance d’avoir fait cette rencontre ! Nous avons eu trois enfants, et une chance inouïe d’avoir eu ceux-là. Donc voilà, si je dois me présenter, je dirais que je suis un chanceux. Mais je suis aussi un torturé, rien n’est jamais simple, je ne m’épargne jamais rien. Je suis aussi exigeant avec les autres, même si je me soigne (rires). Les gens ne perçoivent pas forcément le doute chez moi, mais à l’intérieur, il y a beaucoup de questionnements. Donc un chanceux torturé !

Dans la suite de ma carrière, j’ai travaillé dans une autre MECS, puis j’ai rencontré une directrice de centre maternel en région parisienne, qui m’a proposé de créer un centre maternel pour mineurs, en lien avec une maison de retraite pour en faire un projet intergénérationnel. On a travaillé 3 ans sur le projet, on a expérimenté plein de choses, en est né un vrai partage entre les jeunes femmes et les personnes âgées. Mais à un moment, j’ai jugé qu’on mélangeait trop de choses, les personnes âgées dont le corps se délitait et les jeunes filles dont le corps immature était transformé par la grossesse, ça faisait trop. On sentait l’état de tension et j’ai décidé de séparer l’hébergement des jeunes filles de l’Ehpad, tout en continuant à travailler le lien positif qui s’était créé.

J’ai ensuite quitté Paris et déménagé à Nantes où j’ai commencé par travailler à l’Institut Saint Luc. Tout était à faire : un projet d’établissement à créer, des activités à structurer, … Là aussi, on a beaucoup expérimenté, créé plein de choses. J’y ai fait des expériences qui m’ont fait repenser la manière dont je considérais mon travail. Et puis en 2013, un an avant de quitter Saint Luc, après une VAE, j’ai rejoint mon ancienne chef à Saint Nazaire pour un poste de chef de service. Une autre vie a commencé : je m’occupais de deux maisons d’enfants, je vivais toute la restructuration de l’association, … J’ai continué à me former en parallèle, c’était dur mais je me rapprochais de moi, je me regardais avec plus de complaisance, j’étais moins en déséquilibre.

Aujourd’hui, à l’issue de ce parcours, je vis mes expériences professionnelles de manière plus « rassemblée », actuellement en tant que responsable de service éducatif chez Anjorrant à Nantes.

Peux-tu me raconter une expérience de ce parcours qui t’a particulièrement marqué ?

A St Luc, j’ai été rapidement fléché sur les cas « psy ». J’ai de l’appétence pour accueillir le non conventionnel, je ne suis pas embarqué par l’inquiétude ou l’angoisse de l’autre. J’ai aussi beaucoup travaillé à cette époque sur l’accouchement sous X, avec l’accompagnement des jeunes femmes dans le processus. Ces expériences-là ont changé ma manière de penser mon travail, mon rapport à l’accompagnement. J’y ai découvert des jeunes femmes qui souffraient de ne pas pouvoir avoir envie de leur enfant, qui étaient dans tous les clichés pour montrer qu’elles seraient la meilleure mère du monde. Face à ça, toi, tu dois accepter ce que tu ne comprends pas, respecter ce qu’elles vivent.

Je suis un chef de service qui est encore très proche du terrain, je rencontre les jeunes femmes et leurs enfants, on parle de leurs parcours, leurs interrogations, ce qu’elles vivent au quotidien. Quand je travaille avec ces jeunes femmes là, je développe quelque chose de plus assuré sur là où est ma place, ce que je dois accepter de ne pas comprendre. Parce qu’il y a des choses que tu ne peux pas comprendre ! Il y a des jeunes femmes qui pleurent, qui disent à leur bébé qu’elles ne peuvent pas. La question, c’est comment tu peux transmettre ce moment-là à l’enfant, sans lui dévoiler l’identité de sa mère car elle ne le souhaite pas. Comment lui, on peut lui rendre ce bout-là. Oui voilà, c’est ça qui m’importe. Comment on aide les jeunes femmes à se réapproprier ce bout de vie qu’elles n’ont pas forcément compris, pour qu’elles s’inscrivent dans une maternité plus ajustée, qui leur appartienne davantage. Je disais parfois aux jeunes femmes : « Je sais que ce que vous vivez, c’est une parenthèse dans votre vie, mais il ne faut pas que ça le soit : ça fait partie de votre parcours. Demain, vous aurez peut-être d’autres enfants, et cette expérience-là va vous constituer. » Je leur disais aussi qu’elles auraient le droit, plus tard, de ne pas me saluer en me croisant, et que ça serait très bien comme ça. Ça m’est d’ailleurs arrivé avec une jeune femme, que j’avais un jour croisée dans la rue : j’ai su qu’elle m’avait reconnu mais qu’elle ne souhaitait pas qu’on se parle, et je lui ai dit, sans lui dire, que je la reconnaissais, et je l’ai vue me remercier. Je me dis que c’est ça le cœur du sujet : comment on laisse à l’autre ce qui lui appartient, en le respectant pour cela. 

Qu’est-ce qui a motivé ton choix initial de t’engager dans la protection de l’enfance, de faire les choix que tu as faits ?

D’abord, je pense que je me suis engagé parce que j’ai baigné tôt dans le secteur, par la prise en charge d’enfants par mes parents. C’était des enfants qui avaient été maltraités, et mes parents répondaient à leur besoin d’affection. Ma mère, notamment, avait plein d’amour à donner.

Ensuite, les rencontres que j’ai pu faire et dont je me suis saisi m’ont aussi amené à devenir éducateur spécialisé. Aujourd’hui, je fais ce métier car je dirais que globalement, on est de moins en moins tourné vers l’autre. Notre métier se perd, parce qu’il est mal payé. Mais surtout, on attend beaucoup de soi, il y a des professionnels qui sont uniquement tournés vers eux-mêmes. Je constate peu d’accueil de l’autre, dans ce qu’il est, dans ce qu’il peut. C’est encore plus important aujourd’hui de contribuer à ça, de transmettre ça, ce nécessaire « liant » en aidant chacun à se tourner vers l’autre, vers ce qu’il est et ce qu’il peut. Qu’on l’aide à regarder ce qu’il peut encore plus, peut-être.

Malgré tout, je ne vis pas dans le monde des bisounours, je peux dire en même temps qu’il faut encore qu’on affine nos évaluations, qu’on soit parfois capables de dire ce que le parent ne pourra pas, et qu’on doit protéger l’enfant. Je ne suis pas naïf mais j’ai envie de porter cette valeur-là d’ouverture à l’autre, c’est viscéral chez moi.

Une de mes fonctions dans mon métier, c’est d’aider à l’enfant à bien s’inscrire dans son histoire. Quelle que soit son histoire. Il y a bien sûr la question de la prise en charge de l’enfant, de la manière dont on répond à ses besoins fondamentaux. Mais il y a aussi la question du parent, de sa place, et de faire avec ce qu’il peut. Comment on aide l’enfant à regarder son parent avec ce qu’il peut, et avec ce qu’il ne peut pas aussi. Que l’enfant puisse s’appuyer sur ce que son parent peut lui donner, et pas seulement regarder ce qu’il ne peut pas. Malheureusement, aujourd’hui en protection de l’enfance, c’est ce qu’on fait : une évaluation de l’enfant, une évaluation des parents. Moi je crois beaucoup aux évaluations conjointes : une évaluation qui permet d’identifier les compétences parentales, ce dont a besoin le parent pour répondre aux besoins de son enfant. Dans certains cas, il n’y a pas de possibilité, il faut séparer l’enfant de son parent, il n’y a pas à tergiverser. Mais dans certains cas, on peut travailler, regarder les choses autrement, de manière globale, en impliquant différentes personnes, différents services.

Quelle importance a justement le collectif dans ton métier, et plus largement dans le secteur de la protection de l’enfance ?

Globalement, la protection de l’enfance pense aujourd’hui qu’elle est le grand tout, et donc elle fait toute seule. Au moment où elle prend conscience que d’autres ne sont pas présents, elle ne se questionne pas sur ce qu’elle a fait pour que cette situation se produise. La protection de l’enfance veut être partout, la responsable de tous les champs de vie d’un enfant, du parent, sans se dire qu’elle n’est pas compétente partout et qu’elle ne peut pas être à toutes ces places-là. Que c’est même nuisible, que c’est aliénant pour le parent et pour l’enfant de savoir que tout est concentré au même endroit.

Il y a nécessité de s’ouvrir vers l’extérieur. Même visuellement, dans beaucoup de structures de la protection de l’enfance, il y a de gros murs, des hauts portails, le « dehors » est vraiment de l’autre côté. Quand tout doit être « dedans », ça fait très peur. Il y a d’ailleurs plein de jeunes qui finissent par fuir, fuguer, partir en colère. Avec toute la culpabilité qui va avec. C’est un problème. On pourrait imaginer l’accueil de certaines jeunes femmes vivant en structure en familles, ça pourrait contribuer autrement à leurs parcours, leur faire vivre d’autres expériences.

Dans ce milieu, on est souvent très autocentrés, dans l’entre-soi, et c’est ce qui fait que ça ne fonctionne pas. On a essayé par le cadre légal pendant 50 ans de faire de l’assistanat, à la place des gens, en excluant les parents du parcours de leur enfant. Alors que l’enfant, il a toujours besoin de savoir d’où il vient !

La dimension collective, on la voit peu y compris au sein des équipes de professionnels. On est souvent dans un consensus mou : on gomme les différences, on ne les regarde pas en face. On ne travaille pas le fond des choses, ce qui nous oppose. Il faut du temps pour que ça évolue, c’est nécessaire mais c’est fastidieux.

Dans ce contexte compliqué, toi qui te dis « tisseur de liens », comment fais-tu ?

Déjà, je travaille 12 heures par jour (rires) où j’interviens individuellement et collectivement dans l’équipe que j’anime. Je favorise les rencontres, je les fais parler de ce qui les oppose. Même sur de l’informel, je fais du liant, j’aide les services à se parler, à sortir les individus de leur solitude, de leur représentation du travail.

A mon arrivée, l’équipe voulait qu’on parle de nos pratiques collectives, et ça fait un an qu’ils résistent tous à ce qu’on en parle. Avec une peur de la confrontation, de parler de soi sans se cacher derrière le projet. Aujourd’hui, chacun fait un peu comme il en a envie. Dans mon travail sur le projet de service, j’ai donc décidé de repartir de l’élémentaire : quel est notre travail ? Qui est-ce qu’on accueille ? Et ça, ça prend un temps infini. Par le biais des situations qu’on regarde de façon concrète, j’essaie d’aborder les convictions de chacun, ce que la lecture des situations dit des croyances de chacun, de la manière de regarder le parcours des jeunes femmes. Avec toujours en toile de fond la question de la meilleure manière de les valoriser.

Qu’est-ce qui, selon toi, fait que c’est si difficile de penser, d’agir « collectif » ?

Déjà, je dirais que même si je suis un liant, faire collectif n’est pas naturel pour moi ! Ça ne me laisse pas tranquille, ça génère beaucoup de questionnements chez moi.

Je ne juge pas, je n’attends pas que l’autre soit comme moi. Je n’ai pas cette envie-là. L’autre va être différent, et c’est ça dont on se nourrit. On peut néanmoins se mettre d’accord sur un projet à mener. On va avoir des idées différentes, des émotions différentes, et c’est ça pour moi, la vie. Sinon, c’est pas vivant. Mais n’empêche que c’est pas facile. On peut avoir de la pudeur dans le fait de livrer son avis, ses émotions. Mais dans le même temps, autant être ermite si on ne va pas vivre ça !

Je ne sais pas si j’arrive à donner goût à l’autre de s’ouvrir. Je vois bien que certains n’y sont pas insensibles. Je crois que par mes façons de faire, j’arrive à montrer que dans cette ouverture, il n’y a rien de dangereux. J’ai aussi assez peu de difficultés à dire que je suis faillible. Je ne suis pas un expert, je me méfie de ce mot-là. Quand je me présente aux équipes, je dis souvent « vous allez découvrir mon incomplétude ».

En quoi diras-tu que la protection de l’enfance éclaire ta vision plus globale de notre société actuelle ?

Je me suis longtemps considéré comme un optimiste informé, avec des engagements assumés. Mais autour de moi, ça se clairseme, le nombre d’engagés diminue. Je suis un peu embêté, un peu perdu dans tout ça aussi. Je ne suis pas forcément très optimiste vis-à-vis du monde qui nous entoure, j’ai moins envie de m’informer. Je suis apeuré par ce que j’entends, la planète qui se disloque, que ce soit les plus fragiles qui perdent encore davantage. La société s’est pris une gifle avec le Covid, et dans le monde c’est du n’importe quoi.

Dans ces moments-là, je me raccroche à mes convictions, à mon engagement professionnel. Je suis différent avec mes enfants, je suis plus authentique, j’essaie de me rendre compte que ce que je vis, c’est puissant. J’essaie d’exprimer mon amour aux gens que j’aime, de serrer mon fils de 21 ans dans mes bras. Je ne veux pas que mes enfants se disent plus tard « oui, mon père m’aimait » sans jamais l’avoir entendu de ma bouche.

Qu’est-ce qui te rend particulièrement fier dans ton engagement aujourd’hui ?

De continuer à douter. C’est parce que je doute que j’y crois. Si je ne questionnais pas, je serais trop facilement envahi par l’environnement qui me ferait renoncer. Et je pense que c’est ce à quoi les gens renoncent dans le métier. Certains ont cette sensibilité-là, mais finissent par renoncer parce qu’ils entendent le « ça sert à rien ». Quand certains disent que parfois, on place les enfants dans des situations pires que celles dans lesquelles ils étaient chez leurs parents, c’est de la parole gratuite. Il n’y a plus de critique, de doute qui nous permet d’accueillir notre conviction, de remettre en perspective, de ne plus y croire. Tout n’est pas facile, il faut accepter ça. Le doute donc, et accepter la nuance.

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