Nicolas : déclencher et accompagner l’envie d’agir

Peux-tu te présenter, ainsi que ton parcours ?

Je m’appelle Nicolas, j’ai 40 ans depuis le mois d’août et je vis à Nantes. Après avoir fait mes études en école de commerce, j’ai commencé par travailler pendant 6 ans dans le secteur des télécoms et des médias chez Bearing Point. Je travaillais pour l’AFP, le Figaro ou d’autres clients sur les enjeux de transformation des médias du fait de la transition numérique. C’était intéressant, mais il me manquait quelque chose : il y avait des sujets qui me préoccupaient mais que je n’arrivais pas à traiter, en particulier des sujets qui touchaient la société au sens large.  

J’ai alors fait la rencontre de celle qui est ensuite devenue ma femme. En 2010, on a monté un projet ensemble qui était alors loin de nos sphères professionnelles, et qu’on a appelé New Cityzens. Nous étions tous les deux préoccupés par la morosité ambiante et avions envie de monter un projet qui redonne la forme aux gens, et leur fasse prendre conscience de leur capacité à agir, et surtout à agir collectivement. On est partis en tour du monde pendant un an, et on est allés rencontrer des personnes qu’on appelait des « new cityzens », des habitants d’une ville qui décidaient de se saisir d’un défi de leur quartier et de proposer de manière spontanée et coopérative une solution. Ça pouvait par exemple être de créer un système des eaux de pluie à Mexico, un jardin partagé Porte de Clignancourt ou une appli mobile pour personnes en situation de handicap. On a réalisé des films à partir de ces rencontres, qui ont constitué le début d’un projet associatif dont le but était de partager cette matière auprès des 18-35 ans pour susciter leur envie d’agir, en se basant sur la conviction que la ville était sans doute la bonne échelle pour commencer à changer le monde.

Pour moi, cette expérience a été le point de bascule. J’ai tellement vibré sur ce tour du monde, j’ai touché tous les sujets d’intérêt général que j’avais envie de toucher. Je ne savais pas vers quel métier cela pouvait me guider, mais je sentais qu’il y avait quelque chose à imaginer. On est rentrés du tour du monde en 2011, je faisais toujours du conseil à côté mais en 2014, j’ai décidé de quitter mes fonctions avec la volonté de donner de l’ampleur au projet associatif. Au-delà de l’association, j’étais convaincu que c’était bien de développer le pouvoir d’agir des habitants, mais que si on voulait réinventer la ville de manière plus collective, et faire société à l’échelle plus locale, il fallait aussi aller convaincre et faire travailler autrement les villes, les bailleurs sociaux, les entreprises qui travaillent sur ces sujets. C’est comme cela qu’est né Cityzens Factory.

Depuis, ça fait 7 ans que je travaille sur les sujets de la ville citoyenne et de la fabrique collective des territoires. J’accompagne des collectivités, des entreprises et des bailleurs qui souhaitent initier des démarches participatives avec leurs parties prenantes locales, et en particulier leurs habitants. Mon rôle, c’est de mettre du cadre, de l’énergie pour que des gens différents arrivent à partager un défi commun et se serrent les coudes pour trouver de nouvelles solutions.

Au fil du temps, j’ai rencontré d’autres consultants, designers, sociologues qui partageaient les mêmes convictions, la même envie de faire ensemble que moi. On a créé le Collectif(s) créatif(s) des territoires, un collectif de professionnels qui s’intéressent aux sujets de l’intérêt général, de la coopération, et de la co-construction sur les territoires, et qui œuvrent ensemble par des missions en commun, des webinaires, … non pas pour transmettre la bonne parole mais pour partager nos convictions auprès de collectivités, élus et autres décisionnaires. Voilà le dernier chapitre qui m’enthousiasme bien pour les prochains mois !

Pourquoi as-tu fait ce choix professionnel / d’engagement ? Quelles sont les convictions qui te portent au quotidien ?

Ce qui me rend hystérique, c’est de voir des gens se sentir en incapacité de faire les choses. Ce qui m’insupporte aussi, c’est la défiance et la division qu’on vit aujourd’hui dans la société. On vit dans des micro-communautés du « je ». Je trouve que c’est un vrai problème, on a du mal à dialoguer, on a du mal à échanger. J’ai le sentiment qu’on a du mal à se saisir des vrais problèmes du fait de ces divisions-là.

J’adore le sport, en particulier les sports collectifs. Dans le sport, il y a quelque chose de fascinant dans le dépassement que peuvent avoir les individus, mais aussi dans la manière dont un collectif peut réussir à relever des défis totalement incroyables. Cet état d’esprit-là, le côté un peu « guerrier » des sportifs, me porte aussi beaucoup. En termes d’ADN, c’est ce que j’aime ressentir dans les projets dans lesquels je m’investis, dans lesquels on s’investit avec les membres du collectif, avec les clients. J’ai le sentiment que dans ces moments-là, il y a des choses qui se passent, les gens prennent conscience qu’ils ont une capacité hallucinante de faire des choses. C’est ça qui me fait vibrer, c’est ce pour quoi j’ai décidé de m’engager. Dans les ateliers que j’anime, je sens souvent une forme de point de bascule : des gens qui se sentent d’un coup capables, qui ont une étincelle dans les yeux, c’est pour moi le plus puissant et ce que je recherche dans tous mes projets. Le sujet de la ville, le territoire n’est finalement qu’un lieu excuse où je pense que ces choses peuvent plus facilement se faire.

Quel regard portes-tu sur le monde d’aujourd’hui ? et sur le monde de demain ?

Question difficile… Je suis assez lucide sur une société qui pour moi, collectivement manque de liant et de collectif. C’est un point de vue peut-être typiquement occidental, et lié au pays dans lequel je vis. J’ai le sentiment qu’on a beaucoup de mal à aborder les sujets de manière apaisée, constructive, et que les médias, le discours politique et les réseaux sociaux accentuent cela. C’est inquiétant et ça ne me rend pas toujours optimiste.

Malgré tout, je me suis nourri pendant notre tour du monde de gens qui trouvaient des solutions. Je suis au fond convaincu qu’il existe des choses simples à mettre en place, et j’ai donc aussi une vision positive du monde actuel. Je pense qu’on est à une croisée des chemins. Après, ça peut basculer d’un côté comme de l’autre, c’est aussi pour ça que je me lève tous les matins, pour me battre pour que les choses aillent dans le bon sens !

En conclusion, je me sens lucide, et beaucoup plus lucide qu’il y a 10 ans quand mon engagement a débuté. Je ne suis ni positif, ni négatif mais en revanche, je suis terriblement déterminé.

Comment comprends-tu la notion de vivre ensemble ?

Je pense que le vivre ensemble, c’est réussir à faire le pas de côté pour sortir de sa zone de confort, de son propre prisme, pour rendre les choses possibles. C’est une capacité à réappréhender les sujets autrement, et avoir ce petit supplément d’engagement, qu’on ne peut pas avoir si on reste campé sur sa propre conviction. Ce n’est pas un compromis, mais une posture dans laquelle je suis prêt à avoir un esprit positivement critique sur ce que je vois, mieux comprendre ce que l’autre voit, et avoir une forme d’engagement et de détermination pour que les choses se fassent.

Ça demande bien sûr un petit effort. Le vivre ensemble se définit à plusieurs niveaux : dans un couple, avec les voisins, les enfants. On sait bien que ce n’est pas simple. La question, c’est comment je suis capable de faire l’effort pour que ce soit plus fluide.

A mon sens, le plus facile pour créer ce vivre ensemble, c’est de trouver des défis communs et de les résoudre ensemble pour avoir encore plus envie de vivre ensemble. C’est un peu une injonction maintenant, le vivre ensemble. Les gens n’en ont plus envie tellement on leur en parle. Pour moi, ça passe par des choses très concrètes, dans lesquelles les gens peuvent célébrer collectivement des victoires. Je crois beaucoup à l’action. Comme une équipe dans le sport : on peut dire aux joueurs d’être ensemble, mais ça marche quand il y a une ambition collective : être champions du monde, aller gagner une médaille. Même les gars avec les plus gros égos du monde arrivent à aler au-delà de leurs limites pour un objectif qui les dépasse. Le vivre ensemble, c’est aller sur quelque chose qui dépasse les individus, et donc il faut trouver l’objectif commun.  

Le vivre ensemble, c’est la clé, mais il faut être capable de créer un cadre général où tout le monde s’engage. Souvent, sur le sujet de la participation citoyenne, on axe sur le fait qu’il faut donner plus de pouvoir aux habitants, que les élus lâchent du lest. Moi je pense que c’est une question d’équilibre : oui, il faut donner plus de pouvoir aux habitants, les élus doivent sortir de leur zone de confort et dialoguer autrement, mais il y a une logique de co-responsabilité à porter par tous. Les habitants ne doivent plus se contenter du modèle du cahier des doléances, et attendre que les solutions soient trouvées pour eux. Tout le monde doit faire ce pas de côté pour l’intérêt général.

Comment est-ce que toi, tu participes à ce vivre ensemble ?

C’est ce que j’essaie de faire dans tous mes projets… Si je reviens au tour du monde, j’ai vu des porteurs de projets qui créaient le cadre dont je te parle. Qui arrivaient, pour un quartier, une ville à formuler la fameuse « médaille olympique ». Et ils étaient assez ouverts pour embarquer un certain nombre de personnes qui avaient envie d’y aller, de contribuer au projet, dans lequel tout le monde trouvait un rôle à jouer, avec une culture de débrouille. Avec la conviction que plus il y avait de cultures et de compétences différentes, plus le résultat allait être intéressant.

J’ai essayé de m’inspirer de leurs recettes pour élaborer une méthodologie permettant d’aider un collectif composé de gens différents, mais qui ont un territoire de vie en commun, à formuler une problématique partagée, à fixer une étoile du berger commune, un cap à atteindre et qui donne envie de travailler ensemble.

A ma petite échelle, dans mes missions d’accompagnement, j’aide une collectivité, un bailleur, une entreprise, un collectif d’habitants à formuler ce que j’appelle une aventure collective, un défi capable de fédérer les gens. Je les aide à écrire un récit qui donne envie, organiser des temps d’échange et des ateliers d’intelligence collective pour expérimenter le faire et le vivre ensemble. Mon rôle, c’est de réfléchir toutes les phases de la coopération pour eux pour que ce soit le plus fluide possible, pour qu’ils puissent expérimenter sans se poser mille questions. Et à chaque fois, en rappelant les questions fondamentales : comment on fait avec ce qu’on a déjà chez nous ? comment toutes les personnes autour de la table peuvent avoir un rôle dans le projet ? Je m’assure que chacun fasse son pas de côté, et participe ensuite à la réalisation du projet collectif pour que quand le projet sera célébré à la fin, ce ne soit pas la réussite des citoyens, de la collectivité ou du bailleur, mais une réussite collective.

Quelle est ta plus belle histoire vécue dans ce contexte ?

J’adore l’histoire d’Odos, une petite ville de 3000 habitants près de Tarbes, avec une vue magnifique sur les Pyrénées, mais avec un centre-ville qui se mourait depuis 40 ans. Il ne restait plus qu’une boulangerie, la pharmacie venait de fermer. Un cas classique dans de nombreuses petites villes ou villages en France. Le maire et la 1e adjointe souhaitaient lancer une démarche participative pour penser avec les habitants, les associations, les commerçants comment réinventer le centre-bourg pour le revitaliser. La démarche était co-financée par le groupe La Poste dans le cadre de sa réflexion autour de l’aménagement du territoire. On est intervenus sur 4 mois, le conseil municipal était hyper motivé. On a travaillé avec lui sur le récit fédérateur « réinventons Odos » et on a mis en place une mobilisation collective sur 6 à 7 semaines où, en partenariat avec la Poste, on a distribué des flyers dans toutes les boîtes aux lettres pour permettre aux habitants d’exprimer leur vision de ce que pourrait être le centre-bourg de demain. La mairie a organisé avec les écoles primaires un concours sur le Odos de 2030 avec les élèves. On a fait une synthèse de tout ça et on a organisé un atelier collectif un samedi après-midi dans une école primaire avec une cinquantaine de personnes qui, autour des grandes thématiques qui avaient émergé (la place des seniors, du numérique, les circuits courts, un lieu de convivialité, …) ont fait émerger un projet commun, incluant une logique de petits pas, avec pour objectif la création d’un tiers-lieu. La mandature suivante a continué à entretenir la flamme, en créant des groupes de travail thématiques avec les habitants.

Ce qui m’importe dans les projets que j’accompagne, c’est de pouvoir planter des graines, arroser et que quand on part, ça continue. Odos, c’est un super exemple de ça. Le conseil municipal s’est vraiment saisi du projet, nous on avait juste à apporter du cadre. On les a formés à l’intelligence collective et ils ont pris le relais. Le resto-bar va ouvrir bientôt. Ce projet est gratifiant parce que la démarche se matérialise en un résultat extrêmement concret.

Quelle place a selon toi l’ouverture à la diversité dans ce vivre ensemble ?

Pour moi, c’est lié. Pour le bien vivre ensemble, il faut être capable d’accepter l’autre dans sa différence. Et paradoxalement trouver du commun. Aujourd’hui, je trouve qu’on oppose beaucoup, on parle beaucoup de différence, le respect des différences. J’ai l’impression que parfois on le met en opposition avec le fait de créer du commun. Résultat : on a une société très atomisée, où effectivement on respecte chacun dans ce qu’il est mais on a du mal à trouver un objectif commun.

C’est ça qu’il faut qu’on arrive à trouver : le socle commun à des gens différents. Et si on n’arrive pas à le formuler, on a un souci. C’est un vrai travail au quotidien : formuler ce commun, en s’assurant qu’on a un maximum de points de vue divers autour de la table : des associations, des habitants qui s’y connaissent et d’autres qui n’y connaissent rien, des élus, des entreprises. Parce qu’en fait, on ne se connaît pas bien. Et que quand on ne se connaît pas bien, on ne peut pas formuler un projet commun. Dans une société qui caricature beaucoup chacune des communautés, il y a un enjeu à se retrouver concrètement autour d’une table pour mieux se connaître.

Le vivre ensemble, c’est le respect de la différence, mais avec une volonté de trouver des points communs.

Quels sont d’après toi les ingrédients d’un vivre ensemble apaisé ? Pourquoi ?

Au-delà de l’ouverture à l’altérité et la recherche d’un socle commun, je pense qu’il faut avoir envie de s’amuser aussi ! Au sein du collectif, on n’a pas seulement un lien technique, centré sur nos méthodes. On travaille autour d’une forme d’énergie positive, de convivialité qu’on essaie de mettre en place. Je crois que c’est extrêmement important. Dans nos pratiques, si on n’est que des techniciens froids, il manque le supplément d’âme. Je crois qu’il y a vraiment ce côté-là dans le vivre ensemble. Un équilibre entre le fait de faire avancer un projet et une forme de légèreté, un esprit où on aime passer du temps ensemble. On est souvent trop sur le 2e volet, celui de la technicité, et il faut revenir au principe que les gens aiment passer du temps ensemble avant de travailler ensemble. C’est souvent un pan complètement mis de côté parce qu’on veut être sérieux, avoir l’air pro.

Quels sont tes principaux projets en cours et à venir ?

Bien sûr, il y a le collectif avec lequel j’ai envie de faire encore plus ! D’un point de vue plus personnel, c’est aussi de trouver un bon équilibre. Quand tu as un projet professionnel qui te passionne, et que tu as envie de continuer à le mener jusqu’à la retraite, l’objectif devient de ne pas se cramer. Je prône le vivre ensemble, du coup la question c’est : comment je le fais à ma propre échelle, celle de ma famille ? J’ai envie de profiter de ma femme, de mes enfants, d’être vraiment disponible pour eux. C’est hyper important d’incarner ce que tu prônes, de faire ce que tu dis.

J’ai l’impression parfois de mettre une telle intensité dans ma vie professionnelle… C’est quelque chose que je retrouve chez beaucoup de gens hyper engagés : la passion peut être carrément dévorante, et obsessionnelle, et donc c’est ce qu’il faut essayer de tempérer. Capitaliser sur tout ce qu’on a déjà fait pour ne pas tout réinventer en permanence. S’engager professionnellement sans mettre en péril la vraie vie ! Mon métier aujourd’hui est passionnant, la question est de savoir comment entretenir cette flamme sur le long terme 😊

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