Justine, consultante pour les collectivités locales, basée en Guadeloupe

Peux-tu te présenter, ainsi que ton parcours ?

Je suis Justine, j’ai 34 ans et suis originaire de Normandie. Je vis en Guadeloupe. Après un parcours scolaire sinusoïdal au cours duquel j’ai fait d’abord de la littérature, du latin, puis de l’histoire et de la géographie, j’ai finalement été amenée à faire du conseil dans le secteur public, un métier que j’exerce maintenant depuis plus de dix ans. J’interviens sur des sujets d’aménagement, et je développe aujourd’hui l’agence de Guadeloupe après avoir monté celle de Lyon.

Je suis d’un naturel optimiste, je suis plutôt joyeuse et facile à vivre. Je dirais de manière générale que je ne me prends pas trop la tête. J’aime voir la vie assez simplement et suis rarement stressée. C’est comme ça que j’ai envie de vivre : ne pas me poser trop de questions, avancer dans mes projets, tester au fur et à mesure et voir ensuite ce que ça donne.

Pourquoi as-tu fait ce choix professionnel ? Quelles sont les convictions qui te portent au quotidien ?

Je pense que j’ai été guidée par plusieurs choses dans mon choix d’accompagner les collectivités dans leurs projets. Tout d’abord, j’avais vraiment envie d’œuvrer pour l’intérêt général, pour rendre la vie globale, y compris la mienne plus facile : rendre les environnements plus beaux, protéger la nature et les cadres de vie. J’avais envie de contribuer à ce que les impôts que l’on paie servent à rendre notre société la plus efficiente possible, en offrant un maximum de services à chacun, dans un cadre le plus respectueux possible. Ça m’a toujours beaucoup intéressée. J’ai une famille de fonctionnaires, ma mère était assistante sociale et mon père policier, et l’idée de l’intérêt général a toujours été présente dans ma vie.

J’avais envie de travailler pour le secteur public, mais dans un cadre où je puisse disposer d’une certaine liberté, sans la lourdeur pesante d’une administration souvent verrouillée. J’ai donc finalement choisi un métier qui réponde à ma profonde envie de faire avancer la société, mais dans un cadre qui me permette de me développer, de donner mon avis et que cet avis compte. Aujourd’hui je travaille avec des gens qui sollicitent mon expertise parce qu’ils veulent faire avancer leurs projets, et ça me correspond bien.

Quel regard portes-tu sur le monde d’aujourd’hui ?

Je suis optimiste, mais pas au moins de faire des enfants (rires). Plus sérieusement, je ne suis pas convaincue que le monde dans 50 ans sera merveilleux.

Je suis optimiste dans ma vie personnelle, je fais des choix qui conduisent à me rendre heureuse, j’essaie de ne pas m’encombrer l’esprit de choses qui n’ont pas d’importance. Je suis parfois assez optimiste quand je vois certaines dynamiques, des projets écologiques, des projets citoyens, ce sont des projets qui me parlent. En revanche, ces sujets se restreignent souvent à une toute petite partie de la population, qui a bénéficié d’un système éducatif et familial proche du mien. Ce sont des projets encore minoritaires, soutenus par une part minoritaire de la population.

Sur l’évolution plus générale du monde, je ne suis pas si optimiste que ça. Les gens qui sont élus aujourd’hui, qui sont au pouvoir et nous représentent ne me rendent pas hyper optimiste. L’état dans lequel est l’Europe, avec des pays qui veulent en sortir, ne me rend pas très optimiste non plus. Au global, je dirais qu’il y a énormément de sujets portés par les politiques auxquels je n’adhère pas. Je ne suis pas sûre d’avoir envie de vivre dans le monde prôné par un certain nombre d’élus aujourd’hui.

Comment comprends-tu la notion de vivre ensemble ?

Ta question me fait penser au fameux proverbe « la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres ». Je comprends la notion de vivre ensemble comme le fait de pouvoir donner à l’autre la liberté d’exprimer qui il est, d’être bienveillant à son égard, mais avec la limite très forte que son agissement doit s’arrêter là où commence la liberté des autres. Si par tes propres convictions, tu es par exemple contre l’avortement, tu as le droit de l’être, tu as le droit de le dire, mais tu n’as pas le droit d’interdire à quelqu’un d’avorter. Ça, ça ne te regarde plus en fait.

Je pense que je serais à titre personnel capable de vivre avec à peu près n’importe qui, y compris des personnes qui ne me ressemblent pas du tout, qui n’ont pas les mêmes idées que moi, à la condition qu’elles ne m’interdisent jamais de faire quelque chose qui touche à mon corps, mon esprit, ma religion, mon opinion politique.

C’est un sujet que je trouve particulièrement bloquant aujourd’hui, qui me dérange profondément : dans notre société, on se permet d’interdire à certains de pratiquer leur religion, de s’habiller d’une certaine manière, d’avorter, de sortir avec qui ils veulent… Selon moi, tant que je ne restreins pas la liberté d’autrui, j’ai le droit de vivre comme je le souhaite. Mais je n’ai pas le droit d’exiger de l’autre qu’il vive comme moi.

Comment tes engagements actuels favorisent-ils le vivre ensemble à ton sens ?

Dans ma vie professionnelle, c’est assez compliqué de répondre à cette question. Je dirais que quand j’accompagne des projets dans le monde du transport, et tous les services urbains d’ailleurs, je favorise le vivre ensemble. Quand tu mets en place une ligne de bus qui va permettre aux gens de circuler sans avoir acheté un véhicule, ça favorise le vivre ensemble.

La question est beaucoup moins évidente quand je pense aux accompagnements en lien avec les thématiques du logement et de la mixité de logement. Le droit au logement pour tous et la mixité de logement c’est un discours global, mais au fond c’est pareil que quand tu proposes aux gens de construire une prison ou une station d’épuration à côté de chez eux : sur le principe, oui c’est génial et il en faut, mais surtout pas chez moi. C’est pareil dans le logement et pour les populations à très faible revenu. Dans la plupart des actions politiques, c’est de plus en plus rare qu’il y ait de vraies ambitions de mixité. Et quand tu parles aux gens de logement social, il y a plusieurs catégories. Souvent, les élus te disent qu’ils veulent atteindre les 20% de logements sociaux imposés par la loi, mais pas avec les catégories les plus basses. Plutôt les catégories de ménages moyens, ou alors, dans les très faibles revenus, on veut bien des personnes âgées. C’est difficile aujourd’hui de favoriser le vivre ensemble en entrant par le sujet du logement.

Ce qu’il y a derrière, ce ne sont pas des questions de logement mais des questions de peuplement, où l’on considère que la frange de population qui a le moins de revenus est la frange de la population qui pose le plus de problèmes de comportement. On ne traite pas le problème à la racine : on manque de programmes d’éducation. Au fond, les problèmes de peuplement sont surtout liés à un problème d’éducation, et là il y a une vraie inégalité, que je ressens d’ailleurs de manière beaucoup plus forte depuis que j’habite en Guadeloupe. Un enfant qui naît en Guadeloupe a beaucoup moins de chance du point de vue de l’éducation qu’un enfant qui naît en métropole. L’eau n’est pas toujours assurée, il y a des grèves, donc les écoles sont régulièrement fermées. L’école ne donne pas les mêmes chances à tout le monde.

Quel lien fais-tu entre ouverture à la diversité et le vivre ensemble ?

A mon sens, on limite souvent la question de la diversité à la notion de religion ou de race. Dans les discours politiques, l’autre est différent parce qu’il est arabe, noir ou musulman. Je trouve ça dérangeant car la diversité se situe dans plein d’autres domaines. Pour ma part, je suis bien plus gênée par les grosses diversités d’opinions que par les diversités religieuses ou d’origine géographique. Tout le monde ne peut pas avoir la même opinion, mais le rejet de l’autre parce qu’il est autre que soi physiquement ou par ses actes religieux me heurte profondément.

Ca me fait d’ailleurs penser à un travail que je fais actuellement sur le sexisme pour une association dont je suis membre en Martinique. On intervient dans des classes de collèges à qui ont fait faire un exercice : on prend des phrases sur les femmes comme « une femme, ca ne sait pas conduire », « une femme n’a pas l’esprit scientifique », des phrases clichés que tu peux entendre parfois. Puis on leur demande de remplacer « femme » par « noir ». Ca les fait beaucoup réagir, surtout ici aux Antilles. On devrait faire pareil avec toutes les formes d’inégalités pour montrer l’absurdité de plaquer des généralités sans fondement.

Je regrette qu’il n’y ait pas plus d’endroits aujourd’hui où l’on puisse discuter de sujets de fond, débattre d’opinions de façon neutre et sans connotation politique. Il y avait les think tank mais ils sont maintenant quasiment tous affiliés à des partis politiques. L’échange sur les questions de diversité pourrait y avoir toute sa place.

Quels sont d’après toi les ingrédients d’un vivre ensemble apaisé ? Pourquoi ?

Je pense que le premier ingrédient serait d’éduquer différemment les gens pour qu’ils se considèrent tous « autre ». Qu’ils se rendent compte que l’autre, c’est leur copine, leur famille, … Il y a un vrai sujet éducatif dans le vivre ensemble. Apprendre dès tout petit le respect de ce que fait l’autre. Ses actes sont inacceptables à partir du moment où il essaie de t’enlever des droits, en revanche tout le reste est respectable.

A un moment, je m’étais dit qu’il faudrait qu’au cours de tout parcours scolaire, on soit obligés d’aller passer une année en-dehors de chez soi. Que ta 1e année à l’université, tu sois obligé d’aller la passer complètement ailleurs. Tu serais obligé de t’acculturer à un nouvel environnement et de faire des efforts, parce que ce serait toi l’étranger. Ça remettrait beaucoup de choses en perspective d’avoir vécu ça, d’avoir eu ce sentiment d’être l’autre.

Quels sont selon toi les petits gestes du quotidien qui peuvent faire la différence ?

A titre personnel, je m’engage dans des associations qui favorisent l’ouverture à l’autre. Je suis membre d’un club de femmes, Soroptimist, qui dépend de l’ONU et qui œuvre en faveur des droits de la femme et de la fille. On intervient sur le sexisme, le harcèlement dans les collèges. Par le biais de l’association, je vais bientôt devenir marraine d’une prostituée en cours de sortie de la prostitution à Fort de France, un monde que je ne connais pas du tout. Quand tu t’ouvres à de nouveaux environnements, tu t’aperçois de la réalité et de la difficulté que les personnes peuvent traverser au quotidien. Ca change tes perspectives et avis sur les sujets.  

Je pense aussi que de façon générale, mon regard sur l’autre est principalement focalisé sur les sujets d’opinion. Le reste, je n’y fais pas trop attention. Ce n’est pas un effort pour moi, mais ça me permet d’être dans une forme d’ouverture à l’autre. Je pense que se concentrer avant tout sur le fond, sur ce que pense la personne, c’est déjà un pas énorme vers un vivre ensemble apaisé.  

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