Alexia, créatrice du podcast Joyeux Bazar sur les identités plurielles

Peux-tu te présenter, ainsi que ton parcours ?

Je m’appelle Alexia, j’ai 37 ans, et je dirais pour me décrire que je suis quelqu’un qui a toujours été à cheval entre les cases : à l’école, j’étais à la fois forte en maths et en français et j’ai par ma double culture française et camerounaise fait des allers-retours géographiques et émotionnels entre mes deux ports d’attache. Après avoir commencé ma carrière du côté des chiffres, j’ai inversé la tendance en passant il y a quelques années aux lettres, dans un souci de renouer avec l’écriture qui a toujours été une passion pour moi. De mots en mots, je me suis retrouvée à tendre le micro à des personnes sur les questions d’identités plurielles. Je me débattais avec la mienne et je voulais savoir comment faisaient les autres. Je me disais que mon témoignage, plus celui de tous les autres, pourrait être une source utile pour mes enfants dans quelques années. J’ai d’abord créé le podcast Joyeux Bazar en parallèle de mon métier de l’époque. Depuis quelques mois, j’investis davantage dans le projet, avec pour objectif de parler d’identités plurielles non plus uniquement par le biais de personnes interviewées l’une après l’autre, mais de parler aussi à des collectifs, dans des lieux de vivre ensemble, pour poser ces sujets qui sont de plus en plus présents dans l’actualité.

Pourquoi as-tu fait ce choix d’engagement ? Quelles sont les convictions qui te portent au quotidien ?

J’ai la conviction profonde qu’il existe des passerelles entre nous tous et nous toutes. Le sujet n’est pas tant de créer ces passerelles, mais plutôt de les voir et de les activer. Aller voir, chercher et questionner ce qui nous ressemble est un effort, mais qui en vaut la peine, pour des raisons qui peuvent être cyniques, comme la productivité en entreprise, ou écologiques avec la réalité que nous vivons tous sur une même planète avec des ressources limitées, etc… Une autre raison, plus personnelle, c’est que je me suis rendu compte que je vivais beaucoup mieux quand j’étais moi-même en paix avec les autres.

J’ai par ailleurs une grande fascination pour le fait « d’habiter la frontière », cet état d’entre deux difficile à qualifier. Pour moi, c’est une façon d’aller interroger le « en même temps », qui est un champ infini de questionnement, mais aussi d’apporter de la nuance et de la complexité à notre monde. J’ai la conviction forte que notre monde manque cruellement et a un immense besoin de complexité. Créer ces espaces du temps long, de l’hésitation sur les mots, des phrases trop longues apporte cette complexité dont nous avons, à mon avis, collectivement besoin. Je me sens aujourd’hui appelée par le fait de créer et de proposer cet espace-là.

Quel regard portes-tu sur le monde d’aujourd’hui ? et sur le monde de demain ?

La première chose qui me vient, c’est que nous vivons dans un monde où l’on consomme de l’information dans des bulles hermétiques. Sur les réseaux sociaux, on suit principalement des personnes qui partagent nos idées. Je reçois régulièrement des messages de personnes qui me disent qu’elles ont été sensibles aux messages que je véhicule par Joyeux Bazar, à titre personnel ou parce qu’ils leur font penser à une personne de leur entourage. Des personnes, donc, qui sont arrivées à moi avec un certain degré d’ouverture pour que mes messages passent. C’est agréable et valorisant.

Mais je me pose toujours la question de « comment aller chercher les autres ? ». C’est une question qui me travaille beaucoup, et particulièrement en ce moment. Récemment, sur les réseaux sociaux, dans les commentaires d’une personne que je suis, quelqu’un avait posté « rentrez chez vous ». Ce sont des commentaires qui m’anéantissent. Je ne découvrais pas que des personnes, vis-à-vis de personnes noires, pouvaient penser ou écrire de pareilles choses. Mais je prenais une fois de plus conscience de l’existence de ce mur, de cette incapacité à s’ouvrir à l’autre, avec toujours cette même question : comment aller chercher et aborder les personnes qui ont des idées si éloignées des nôtres ?

Comment comprends-tu la notion de vivre ensemble ?

J’avais été marquée par un cours de négociation en 1e année d’études. Le prof nous avait alors parlé du postulat de rationalité, selon lequel il faut toujours partir du principe que la personne en face de soi tient forcément ses propos sur la base d’une logique, quelle que soit la situation.

En revanche, la condition pour approfondir cette logique qui n’est potentiellement pas la tienne, c’est qu’il faut du temps, et que chacune des parties ait le temps et l’envie d’échanger, de s’entendre et de se comprendre mutuellement. Pour qu’il y ait un dialogue, il faut qu’aucune des parties ne se sente menacée ou culpabilisée. Il faut être capable de venir quasiment sans a priori, ou en tout cas avec une envie sincère d’écouter l’autre dans ce qu’il a à nous dire.

Ecouter l’autre, sans a priori avec une vraie volonté de l’entendre, c’est à la fois une définition et une condition absolument essentielle du vivre ensemble. Rechercher à chaque fois ce qui nous relie. Passer le premier mouvement du jugement rapide face à un comportement. Essayer de comprendre les raisons qui provoquent ce comportement, et ne pas le prendre pour soi.

C’est aussi aller chercher ce qui nous relie, nous rassemble. Pas tout le temps, pas systématiquement parce que sinon ça devient une injonction impossible à relever. Et tout particulièrement quand on a grandi entre plusieurs cultures, avec une faculté naturelle à s’adapter. Mais malgré tout en faire un élément cardinal, et tenter d’aller chercher le lien partout où c’est possible. En plus, on a souvent de bonnes surprises !

Qu’est-ce que ton podcast t’a appris ou apporté du point de vue du vivre ensemble ?

Le plus grand éclairage apporté par mes invités a certainement été la dimension systémique du sujet du vivre ensemble. J’ai personnellement souvent tendance à regarder les choses par le prisme de l’individu. Porter un regard systémique sur les choses a quelque chose de très déculpabilisant d’une certaine manière. Plutôt que de dire d’une personne qu’elle est raciste, cela amène à réaliser que cette personne vit dans une société raciste, ce qui change tout. Et aussi certains de mes invités qui portaient un regard beaucoup plus positif sur le racisme en France, parce qu’ils ont des expériences d’autres pays, où le sujet est vécu différemment.

J’ai une invitée avec qui nous avons parlé du couple mixte interreligieux formé par ses parents. Elle me confiait les difficultés plus ou moins importantes auxquelles elle avait pu être confrontée dans sa vie, mais aussi du moment où elle a commencé à assumer son homosexualité, et que ce sujet-là a finalement pris le pas sur tous les autres. Ce sont des moments où j’apprends beaucoup, ce décentrage des sujets multiculturels, avec un éclairage sur des éléments qui peuvent eux aussi impacter profondément nos vies.

Il y aussi eu cette invitée qui a déclaré « je sais qui je suis, je n’ai pas besoin de validation dans le regard de l’autre ». Je crois que personne n’avait été aussi affirmatif dans les épisodes. Entendre cela d’une personne blanche qui se vit comme béninoise m’a été salutaire, et entendre tant de force m’a honnêtement généré une pointe d’envie.

Finalement, je dirais que Joyeux Bazar m’a apporté une ouverture plus grande et plus sincère aux autres, à l’inattendu de la rencontre même brève, à la conversation authentique et empathique. Je suis toujours bavarde – surtout quand le sujet ou la personne me passionne – mais je crois que j’ai une meilleure qualité d’écoute. J’assume ma curiosité de l’autre, je ne la vis plus comme une faiblesse.

Quels sont selon les petits gestes du quotidien que tu mets en œuvre pour un vivre ensemble apaisé ? 

Depuis la création de mon podcast, je dirais que la chose sur laquelle j’ai le plus évolué c’est que je cultive l’art du questionnement. Même si je reste bavarde, je pose consciemment des questions, y compris quand les gens viennent me voir pour avoir des conseils.

J’ai un rapport à la conversation qui a changé. Dans les situations du quotidien, faire les courses, chez le coiffeur, j’ai longtemps été du type à peu parler, à me fermer. Ces derniers temps, j’ai plus de facilité à créer du lien. Même s’il s’agit des trois minutes de conversation sur la météo, la lenteur du service, il se passe quelque chose, on finit souvent sur un sourire qu’on emporte avec soi et qui nous fait du bien, parfois longtemps.

Je travaille beaucoup aussi l’idée de se mettre à la place de l’autre. Plus qu’avant, j’essaie de regarder une même situation sous des angles différents, de proposer différentes hypothèses. Y compris quand une situation m’est relatée, je peux être le poil à gratter, l’empêcheuse de tourner en rond qui propose des éclairages différents.

Quels sont tes principaux projets en cours et à venir ?

Je ne suis pas vraiment en mode « projet » en ce moment. Je dirais davantage que je suis dans une période où j’ai envie de faire une folie : celle d’aller faire parler des personnes qui travaillent côte à côte toute la journée, mais qui n’ont souvent aucun espace pour exprimer leurs idées sur des sujets de fond, et encore moins en débattre avec leurs collègues. J’ai envie de créer ces espaces de parole, de favoriser ces échanges.

Je veux aller semer cette graine de l’échange dans un endroit aujourd’hui encore assez aride qu’est le monde du travail, bourré de contraintes et d’obstacles de tous ordres rendant impossibles ce dialogue vrai et profond. C’est ma folie du moment 😊

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