Régis – défricheur, activiste, bâtisseur et co-constructeur d’une autre société à Nantes

Peux-tu te présenter, ainsi que ton parcours ?

Je m’appelle Régis Contreau, j’ai 39 ans et un enfant de 7 ans. Je me définis aujourd’hui comme un défricheur, activiste, bâtisseur et co-constructeur d’une autre société à Nantes. J’ai travaillé dans le secteur de l’énergie depuis mes 17 ans, l’âge auquel je suis rentré chez EDF-GDF en apprentissage. J’ai commencé sur le terrain, puis j’ai suivi des formations internes pour devenir ingénieur en 2007. J’ai occupé des postes divers dans l’entreprise, par exemple au sein du centre de recherche. Aujourd’hui, l’une de mes activités est encore chez GrDF où je suis chef de projet dans l’innovation. Je travaille sur l’usage de l’énergie : les low tech, la création de communautés énergétiques, l’autonomie énergétique des territoires ou la décarbonation du gaz, avec l’arrivée de l’hydrogène dans les réseaux.

Par ailleurs, je suis très actif dans différents mouvements que l’on appelle « citoyens », et dont l’idéologie politique relève du municipalisme. Cette idéologie consiste à se dire que l’organisation de notre société et de ses institutions est défaillante, et qu’il faut créer d’autres institutions, réinventer notre modèle de démocratie. Imaginer un mode de fonctionnement différent, dans lequel les populations, de manière équitable, écologique et solidaire, puissent ensemble prendre des décisions et se réapproprier leurs besoins de base. Je suis notamment actif dans un mouvement qui s’appelle Nantes en commun. Je suis également co-fondateur et président d’une association de réappropriation de l’énergie qui s’appelle Energie de Nantes. Et sinon je donne un coup de main à un certain nombre d’associations et de collectifs dont la liste serait trop longue à faire ici 😊

Pourquoi as-tu fait ces choix professionnels et d’engagement ? Quelles sont les convictions qui te portent au quotidien ?

Je dirais spontanément c’est dans les tripes que ça se joue ! Aujourd’hui, si je n’ai pas cet équilibre, ce sens, et ce sentiment de faire des choses dont je sens qu’elles sont importantes pour le monde, je ne suis pas bien.

Depuis longtemps, je réfléchis aux différents enjeux de notre époque : les enjeux écologiques, les inégalités criantes, les rapports de domination nombreux dans notre société, que ce soit des hommes envers les femmes, les hommes envers la nature et les animaux, des personnes envers d’autres en fonction de leur couleur de peau. Il y a plein de choses qui marchent de travers, et franchement, ça me met ultra en colère. J’essaie de faire quelque chose de constructif de cette colère. J’ai la conviction aujourd’hui que le changement ne viendra pas des entreprises, ni de la classe politique actuelle. Je pense que malheureusement, notre modèle de société, de vivre ensemble, notre modèle économique, de rapport à la nature, ont été trop influencés par le capitalisme, qui génère des impacts colossaux et laisse plein de gens sur le carreau. Je choisis donc de ne plus participer à ça, de m’engager autrement, quitte à réduire mes besoins, mon confort.

A titre plus personnel, je pense que dans le futur, on va avoir à faire face à des crises dont la pandémie actuelle n’est qu’une répétition, et que pour faire face à ces crises, nous allons avoir besoin de collectif. Ce que je fais avant tout par le biais de mes engagements, c’est de créer des collectifs et des communautés d’entraide, qui créent des liens, qui travaillent ensemble pour créer autre chose, et qui si un jour, on est amenés collectivement à des crises, seront en mesure de s’organiser assez facilement pour s’adapter. Voilà pourquoi je fais tout ça.

Comment comprends-tu la notion de vivre ensemble ?

Pour moi, le vivre ensemble, c’est d’arriver à prendre ensemble des décisions sur la façon dont on veut mener notre vie au quotidien, et ce à différentes échelles : à l’échelle individuelle, par exemple, c’est savoir se sortir du cloisonnement d’une maison ou d’un appartement, pour pouvoir gérer collectivement un immeuble ou un lieu de vie. Et c’est déjà pas mal ! Ça peut aussi vouloir dire : comment on vit ensemble en tant que couple, ou en tant que famille ? Et ensuite, il y a l’échelle plus large, l’échelle de nos quartiers, de nos communes, de nos villes. Et pour moi c’est l’échelle fondamentale, l’échelle où j’ai envie d’agir.

Comment est-ce qu’on fait pour créer du lien et fonctionner ensemble, comment on s’organise à l’échelle d’une ville, comment on se réunit, comment est-ce qu’on prend nos décisions ? Vivre ensemble, c’est ça. Comment on le fait dans le respect de nos individualités, de nos choix individuels, de nos différences ? Sans instaurer de rapports de domination, en faisant en sorte que tout le monde puisse vivre dans une forme de dignité, tout en respectant le bien-être collectif.

Ça veut dire aussi de savoir définir des règles. Assez vite, quand on parle de vivre ensemble apparaît le concept d’horizontalité. C’est un concept très à la mode dans les milieux militants. Sauf que souvent, on le comprend par « tout le monde peut tout faire et tout le monde décide de tout ». Dans la réalité, ça ne fonctionne pas. Pour moi, l’horizontalité, c’est le fait que toute personne puisse prendre la place qui lui semble être la plus juste, et qui semble la plus logique en fonction de ce qu’elle sait faire, pour un bien-être collectif, en évitant des rapports de pouvoir. Il y a forcément dans une société des personnes qui vont avoir des responsabilités un peu plus lourdes, parce qu’elles ont des compétences plus importantes et d’autres moins. Ça n’est pas grave, et ça n’est pas pour cela qu’il y a une personne qui vaut plus que l’autre. Ce qui est important c’est que chacun puisse occuper sa juste place.

Comment ce vivre ensemble s’exprime-t-il concrètement aujourd’hui dans tes engagements ?

Ce qu’on fait à Nantes en commun, c’est d’abord d’expérimenter ça, et c’est loin d’être toujours facile ! Par exemple, on sort tout juste d’une campagne pour les élections départementales. Quelques mois avant l’élection, on a mis en place un processus collectif pour se poser la question de l’intérêt de se positionner ou non sur ces élections. Au sein de l’organisation, il y a beaucoup de débats. On vote très très peu à Nantes en commun, on préfère se réunir, parler et s’inscrire dans le temps long. En revanche, on peut émettre des objections. S’il y a des choses avec lesquelles tu n’es pas d’accord, parce que tu penses que c’est complètement à l’encontre de la raison d’être du mouvement, tu objectes. Et on discute, jusqu’à lever l’ensemble des objections. Si vraiment, on n’y arrive pas, on vote, mais c’est vraiment rare. Les processus de discussion sont aussi ouverts publiquement, pour que chaque citoyen puisse s’impliquer et donner son avis.

Une fois que la décision est prise d’y aller, on met en place un processus d’élections sans candidat : personne ne se présente, et chacun peut désigner quelqu’un, au sein et en-dehors du mouvement. Pendant la campagne, on a mis en place une organisation inspirée par l’organisation sur les bateaux : il y a le navigateur, celui qui s’occupe de la stratégie et de la campagne, deux capitaines sur la communication et la partie opérationnelle de la campagne de terrain. On avait des matelots, un quartier maître, quelqu’un qui faisait la cuisine, … Derrière cette organisation, ce qu’on fait, c’est qu’on définit des rôles. Personne n’est « au-dessus » de l’autre. On voit bien qu’il y a des différences de responsabilités, mais tout le monde participe à des constructions collectives, il n’y a pas de rapports de domination. Après, même si chacun a son rôle, on est aussi dans une logique d’auto-gestion : chacun doit être alerte et faire preuve d’initiative pour voir ce qui ne fonctionne pas, pour en parler et proposer de l’aide ponctuelle, soulager quelqu’un…

La clé du vivre ensemble, c’est de reconnaître les savoirs, l’expérience ou les expertises de certaines personnes, mais de faire en sorte que ce ne soit pas ces expertises qui décident, et que tout le monde ait sa voix au chapitre dans les processus de décision.

Quel lien fais-tu entre vivre ensemble et altérité ? Est-ce que selon toi toutes les formes de vivre ensemble sont possibles peu importe les différences, ou est-il illusoire de croire cela ?

A mon sens, la question n’est pas de savoir si toutes les formes de vivre ensemble sont possibles, car nous n’allons pas avoir le choix. De plus en plus de personnes vont migrer suite à des guerres, des sécheresses, pour rejoindre des régions du monde plus favorisées.

Je pense que notre culture est très marquée par l’individualisme. Pourtant, il y aurait tellement de sujets à regarder par le prisme du collectif. Par exemple, selon moi, ce n’est pas normal que ce soit des personnes individuelles qui se dévouent pour accueillir des personnes réfugiées chez elles, qui s’impliquent auprès des personnes en situation de rue, … Le bien vivre ensemble fonctionne si on le travaille collectivement sans faire porter le fardeau sur quelques personnes qui sont d’assez bonne volonté pour s’occuper des sujets. Que des personnes ne s’entendent pas à titre individuel, c’est normal, c’est la vie. Mais le vivre ensemble à l’échelle plus globale doit être pensé de façon systémique pour identifier des fonctionnements vivables pour tous. Et qu’il y ait des lieux, des espaces, du soutien pour le faire.

Quels sont d’après toi les ingrédients d’un vivre ensemble apaisé ? Quels sont selon toi les petits gestes du quotidien qui peuvent faire la différence ? 

Etre ouvert et aller vers l’autre. Echanger, expérimenter. Aller dans des squats, y passer une nuit pour se rendre compte. Faire les choses en vrai, vivre le truc. Et c’est pas grave si on se prend des baffes. Le vivre ensemble, ça s’expérimente en vrai. Constater que ça n’est pas facile. C’est normal de trouver ça difficile, ça travaille, ça bouscule. Mais c’est par l’expérience que tu comprends plein de choses.

A titre personnel, quand j’habitais à Paris, j’ai fait des maraudes auprès de personnes en situation de rue. J’arrivais avec plein de préjugés, de clichés. Et avec l’expérience, j’ai vu une autre réalité : que certaines sont des personnes riches, très intelligentes, qui savent plein de choses, mais sont bien souvent des cabossés de la vie, ou avec des problèmes psychologiques insuffisants pour être prises en charge.

Se former aussi. Savoir écouter et la fermer un peu ! Ne pas donner de leçons, se rendre compte qu’on a tous des expériences de vie liées à nos milieux sociaux et à un certain nombre de privilèges, et en être conscient. Se rendre compte qu’il y a certaines situations qu’on ne vivra jamais. Etre conscient aussi qu’il faut laisser sa place dans la prise de décision aux personnes concernées, dans leur quotidien.

Quels sont tes principaux projets en cours et à venir ?

Mon principal projet aujourd’hui c’est Energie de Nantes, une association créée par des membres de Nantes en Commun. Mon rôle dans cette aventure est celui de créateur de liens, je suis la personne qui crée des partenariats pour que l’association grandisse, qu’il y ait des adhérents, … Energie de Nantes, c’est un mouvement de réappropriation de l’énergie par les citoyens et habitants de Nantes et de sa région, et qui va intégrer un fournisseur d’électricité 100% renouvelable, avec des producteurs indépendants situés à proximité de Nantes et géré comme un commun, donc par ses usagers. Les personnes pourront passer du temps au fonctionnement de leur fournisseur d’électricité. Ce qu’on aimerait, c’est créer une communauté, favoriser des entraides et mettre en place des actions collectives pour réduire ensemble notre consommation d’énergie.

Ce projet s’intègre plus globalement dans ce qu’on fait chez Nantes en commun, où on crée une coopérative alimentaire, un café avec pour projet d’en ouvrir d’autres, un projet d’ouvrir un centre de santé communautaire, … Le projet, c’est d’initier une réflexion globale, de désiloter les sujets pour inventer ensemble une nouvelle économie et un nouveau mode de fonctionnement collectif. Montrer aux gens qu’on peut faire différemment, qu’ils peuvent s’impliquer et expérimenter pour faire les choses en vrai.

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