Mathilde, co-fondatrice de l’association Champ Libre

Peux-tu te présenter en quelques mots ainsi que ton parcours ?

Je m’appelle Mathilde, j’ai 33 ans. Je travaille dans le développement urbain, et j’ai un goût prononcé pour tout ce qui touche à la chose publique, les projets urbains, mais aussi l’engagement associatif. Deux mondes dans lesquels j’ai fait des allers-retours au cours des 10 dernières années de ma vie.

Je t’ai proposé cet échange pour que nous parlions de ton engagement à Champ Libre, peux-tu me présenter l’association, et me raconter comment tu en es arrivée à la rejoindre ?

Champ Libre, c’est une association qui organise des rencontres qu’on qualifie « d’inédites », entre des personnes en situation d’isolement et des personnes qui ont envie de partager un métier, une passion, ou tout simplement envie de rencontrer des personnes qu’elles n’ont pas l’habitude de croiser tous les jours. Les rencontres qu’on organise sont finalement plus des prétextes pour créer du lien social. On organise des ateliers socio-culturels dans des lieux d’isolement, surtout en prison mais aussi dans un centre d’hébergement qui accueille les sortants de prison, et dans un hôpital psychiatrique. Les thématiques sont très variées : les politiques environnementales, la ville, l’archéologie, avec l’intervention d’universitaires ou experts, mais aussi du graphisme culinaire, du yoga, de la danse, … On ne se fixe aucune contrainte, l’important c’est surtout que les personnes qui viennent animer les ateliers aient envie d’être là et de partager.

Autour de ces rencontres se jouent beaucoup de choses : le lien social, mais aussi l’enjeu de la démocratisation de l’accès à des pratiques, des savoirs, d’ouverture à des débats sur des questions de société, avec en général autour de la table des personnes qui viennent d’univers très différents et qui n’ont pas les mêmes points de vue sur les choses. Le point de départ de Champ Libre, c’est vraiment l’ouverture à l’autre. En parallèle des ateliers, on organise des événements de vulgarisation des questions liées à l’isolement : des apéros débats, et des rendez-vous buissonniers, avec un intervenant qui vient présenter un sujet. L’objectif est de se nourrir l’esprit, de se poser des questions sur ce qu’on fait et pourquoi on le fait.

Je suis arrivée au tout début de l’aventure, les statuts venaient d’être déposés. Le concept avait été pensé par deux amies avec qui j’avais été bénévole au sein d’une association qui s’appelle le Genepi, une association étudiante qui organise du soutien scolaire en détention. J’avais quitté Paris et en y revenant, j’avais envie de reprendre un engagement associatif. J’ai recontacté une de ces amies, qui m’a parlé du projet. J’y ai tout de suite adhéré, dans la mesure où il était inspiré du Genepi mais ne se limitait pas au public carcéral. Finalement, en prison on retrouve beaucoup de gens qui sont passés par la rue, par les hôpitaux psychiatriques, tous ces milieux fonctionnent un peu comme des vases communiquants. Ça n’a donc pas de sens de se limiter à la prison, il faut l’aborder de manière plus systémique. La prison est déjà un univers cloisonné, qui échappe au regard du grand public, et où interviennent beaucoup d’associations spécialisées sur le milieu carcéral, et tout ça tend à faire de la problématique carcérale une problématique à part.

La 2e différence avec le Genepi était qu’on voulait rendre le projet accessible à des personnes qui souhaitaient s’engager en parallèle de leur travail, pour contribuer au renouvellement des formes d’engagement associatif, en proposant un engagement souple pour ne pas faire peur aux gens et que l’engagement reste accessible, y compris à des personnes qui n’avaient pas une culture associative très poussée.

Quelles ont été tes missions à Champ Libre ?

Quand je suis arrivée, les statuts étaient déposés mais les filles avaient du mal à concrétiser les premiers partenariats avec des établissements. On n’était pas connues, il fallait acquérir la confiance. On s’y est mises à trois, et au bout de six mois on concrétisait notre premier partenariat.

Au départ, je faisais un peu de tout, mais si je devais retenir une contribution de ma part, je dirais que ça a été le fait d’accompagner l’émergence et la structuration de l’association. J’intervenais aussi en ateliers, mais j’étais surtout orientée « consolidation et pérennisation du projet », je suis beaucoup intervenue aussi sur la structuration de la gouvernance. Aujourd’hui, je suis encore au Conseil d’Administration mais je n’interviens plus sur le volet opérationnel.

En quoi les personnes que tu as rencontrées peuvent-elles être qualifiées de « différentes » ? Que penses-tu de ce qualificatif ? Comment comprends-tu la notion de « différence » ?

La différence à Champ Libre, je l’ai vécue à deux niveaux : d’une part dans le cadre des ateliers, au contact des publics bénéficiaires qui n’avaient pas du tout le même parcours que moi. Mais aussi dans le collectif associatif, d’une façon complètement différente. Il y a bien sûr une forme d’homogénéité sociale au niveau des bénévoles, en revanche aucun bénévole ne se ressemble. Surtout au début, on avait toutes des tempéraments très différents, et j’ai vraiment l’impression d’avoir été témoin de la puissance du collectif. Chacune apportait une brique fondamentale au projet, et Champ Libre ne serait pas aujourd’hui Champ Libre si l’une des membres n’y avait pas participé.

Et puis il y a aussi le contact avec les intervenants : la différence, la diversité, on l’a aussi beaucoup traitée par le biais des thématiques qu’on proposait. On se faisait un malin plaisir à proposer des thèmes un peu décalés, au-delà des classiques ateliers photos ou musique, dont on aurait pu croire qu’ils n’intéresseraient jamais les détenus. En fait, ils adoraient ces sujets, exprimaient un vrai intérêt, ce qui nous a amenées à faire intervenir des personnes avec des profils très variés.

Que dirais-tu que cet engagement a provoqué chez toi ? qu’as-tu appris ?

Beaucoup de choses ! Mais je ne suis pas sûre que l’engagement ait vraiment provoqué des choses, je crois que ça a plus été une prolongation de moi même, une façon d’exprimer et de révéler des choses qui étaient déjà là. Ça m’a permis de cultiver un certain nombre de traits de personnalité, notamment le goût du collectif, dont j’ai réalisé qu’il avait beaucoup de sens pour moi.

J’ai aussi adoré la remise en question que provoquait le fait d’assister aux ateliers. A chaque fois, je sortais en m’étant posé un milliard de questions, j’avais été amenée à me mettre à la place de gens très différents et j’adore ça. La relativité des points de vue et des façons d’aborder le monde. Sortir de sa zone de confort, ça bouscule mais en délicatesse, une bousculade agréable (rires).

Qu’est-ce que tu as trouvé de particulièrement difficile dans cette expérience ?

La seule chose que j’ai vraiment trouvée difficile, c’est quand nous avons été confrontées au quotidien des personnes, au-delà du temps passé en atelier. En atelier, nous étions là pour sortir les personnes de leur quotidien, les ouvrir sur autre chose, c’était presque un rôle facile. En revanche, dans les centres d’hébergement, nous pouvions être amenées à créer une relation sur la durée, voire des liens d’amitié. Certaines personnes hébergées sont devenues bénévoles pour Champ Libre. Evidemment, quand tu crées ce genre de liens, tu t’attaches, et quand quelqu’un a un problème, tu as envie d’aider.

A un moment on a voulu aider quelqu’un qui s’est retrouvé dans une situation très compliquée. On s’est démenées pour trouver des solutions, on a essayé de passer par nos réseaux personnels, mais on n’avait pas mesuré l’ampleur du défi. Ça a été une erreur, on s’est fatiguées car on avait pas de solution, et on a suscité de faux espoirs chez lui, et donc de la déception. On a fini par prendre de la distance et il nous en a beaucoup voulu. Ça a été une grande leçon de vie pour nous, on a été confrontées à nos limites dans le fait de bien appréhender le sujet de la différence.

En quoi dirais-tu que cette expérience t’a changée ?

Je ne dirais pas que ça m’a changée, c’était une prolongation de mon expérience au Genepi. C’est plutôt le Genepi qui m’a permis de révéler une partie de moi-même, d’affirmer certaines choses. Mon attrait pour les questions sociales notamment.

Je dirais aussi que ça m’a beaucoup appris sur moi, comme tous les engagements associatifs que j’ai eus d’ailleurs. Finalement, c’est dans la relation à l’autre qu’on se découvre, qu’on s’affirme. Champ Libre, ça n’était que de la relation à l’autre, dans la construction du projet avec le collectif, dans les relations nouées avec les bénévoles. J’ai eu l’impression systématiquement, par l’ajustement permanent avec les autres, d’être amenée à me recentrer sur ce que je faisais de mieux. Ça implique aussi d’accepter qu’il y a des choses que tu fais moins bien que d’autres, de déconstruire la vision fantasmée qu’on peut avoir de soi-même.

Comment fais-tu pour diffuser ce regard « différent » autour de toi ?

Chez Champ Libre, l’objectif est de diffuser ce goût pour la différence et l’ouverture, ce qui était aussi ce qui nous fédérait au sein du noyau initial. L’envie d’aller vers l’autre revenait sans arrêt dans nos valeurs, dans nos réflexions. L’un des objectifs de Champ Libre est aussi de bousculer les préjugés, et on incite beaucoup les bénévoles, les participants aux débats à en parler.

Au-delà de Champ Libre, je pense que je le fais en bousculant les gens dans leurs habitudes. Délicatement bien sûr (rires). Aussi en attirant l’attention des gens sur des façons de penser, des points de vue différents, des publics différents. Le simple fait de parler de mon engagement à Champ Libre était une façon de bousculer mon entourage au sens large. La prison, ça cristallise beaucoup de peurs et de fantasmes. Le simple fait de dire que j’intervenais en prison suscitait la curiosité, c’était l’occasion de démystifier les choses, de parler des publics accompagnés.

Aujourd’hui, dans mon travail, quand il s’agit par exemple de recruter, j’aime bien aller chercher les CVs qui sortent du moule habituel, attirer l’attention de mes collègues sur d’autres types de parcours. Au-delà, aujourd’hui tous mes clients sont étrangers, ça m’oblige à titre personnel mais aussi au niveau de l’équipe à nous mettre à leur place, à nous demander de quoi ils ont vraiment besoin. Ça fait travailler l’écoute, qui est fondamentale dans la capacité à se mettre à la place des autres.

Quel conseil donnerais-tu à une personne qui souhaiterait elle aussi s’engager à Champ Libre ou auprès de ses bénéficiaires ?

Je lui dirais, je crois, d’accepter de se laisser surprendre. Essaie, et tu ne regretteras pas.

A chaque atelier, je revenais super heureuse. Je me levais tôt pour traverser la région parisienne le samedi matin, mais c’était tellement riche, j’apprenais du fond de ce qui était partagé, mais aussi grâce aux gens qui étaient là. Ces rencontres, ça nourrit, ça booste, ça recharge les batteries à chaque fois.

Quels sont tes principaux projets en cours ou à venir ?

Je suis dans une période où je n’en ai pas vraiment au plan associatif. Certainement du fait que je sois maman depuis pas longtemps, et une grande partie de mon attention et de mon énergie passe là-dedans. Avant, c’était un vrai besoin pour moi de m’engager dans des projets, sinon j’avais l’impression qu’une partie de moi ne s’exprimait pas, c’était un besoin quasi vital.

Je pense que c’est aussi lié au fait que dans mon travail actuel, j’ai cette ouverture sur l’international, je travaille dans des pays où il y a des enjeux sociaux très forts. Et le fait de travailler avec des cultures, des pays étrangers fait que je baigne dans l’interculturalité et que je côtoie la différence au quotidien.

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Pour en savoir plus sur Mathilde et l’association Champ Libre :

Le lien vers son profil Linkedin

Le site internet de Champ Libre

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